Le droit au non-droit

Le non-droit est une expression si aisément entrée dans le vocabulaire qu’elle mérite toute notre attention car on voudrait bien n’entendre par là qu’un léger irrespect, une modeste transgression des règles. Or, iI est en fait devenu un droit à part entière, un espace social de substitution,  un nouveau (?) mode de relations entre les êtres. C’est, à dire vrai, un privilège exorbitant ? Observons qui y a accès : pas tous, très certainement. Il faut avoir ses lettres de « noblesse » si l’on peut dire, ses réseaux, ses sbires, être cautionné par ou être soi-même une manière de caïd pour accéder de plain pied au non-droit.

Ou encore, il vous faut être au-dessus ou au-dessous de tout et de tous, en position (naguère) inexpugnable de très haute fonction ou ce qui revient strictement au même d’avoir assis son pouvoir et son prestige à l’autre bout du spectre social. Pour faire simple c’est indéniablement aux deux extrémités de l’échelle que l’on risque de pouvoir constater une sorte de « collusion objective » des mafias : du loubard-caïd de « zone » (on s’applique aussi à dire « quartiers ») à tel ex-ministre de la ville qui séjournera en prison pour diverses illustrations bien tangibles de la matérialité des espaces de non-droit et des opérations qu’ils autorisent. Il faut donc bien être tout au-dessous ou tout au-dessus de la loi pour espérer passer à côté du droit. Là où on peut faire régner l’intimidation voire la terreur en toute impunité – je dis « terreur » mais ce peut être son équivalent  « commercial »  ou politique. Exceller en la matière conduit tout droit au prestige, à une sorte de prix Nobel de la Pègre : le bandit gouailleur, sympathique petit gars « comme tout le monde »… mais « qui a réussi » comme on dit au café du commerce, car « les Affaires on en parle. Si c’est pas un preuve ça »!

Ses formes les plus inattendues

Les roublardises et combines de toute envergure sont loin d’épuiser le sujet et les ressources des praticiens du non-droit. Le non-droit revêt mille et une formes dont certaines paraissent parfaitement légitimes et ce, même et surtout peut-être, aux âmes les plus sensibles : qui songerait, en effet, à souligner le caractère non seulement profondément illégal mais parfaitement illégitime du soi-disant « devoir » d’ingérence ?

Le devoir d’ingérence

On nous dit qu’existerait au nom du sacro-saint humanisme universel de l’Occident un très commode devoir de’aller voir partout sur cette Terre si tout est bien conforme à notre système de valeurs quitte à jouer les gendarmes planétaires si tel n’est pas le cas. L’ingérence se pratique au nom de toutes sortes de bonnes raisons. Très à la mode, ce « devoir » là, tout comme le charity business et tout le commerce de la bonne conscience. Il s’apparente à tout ce qui procède de l’évidence idéologique, de l’universalisation axiologique. Il professe l’universalité de la religion des « droits de l’Homme ».

Mais qui oserait en nier le bien fondé ? Qui oserait même, un temps, interroger les portes que cette bonne conscience peut ouvrir ? Qui oserait établir une relation entre la belle et bonne conscience et de juteuses manipulations ou prises de pouvoir ou d’intérêts … quitte à, trop souvent, fermer les yeux sur des bâts qui blessent et faire silence sur les méfaits de « sympathiques » tyrans que l’on n’hésitera pas à aider financièrement de l’autre main… pourvu qu’on puisse aller fouiner un peu partout « tout de même ».

Pour la bonne cause

Qui songerait en un mot à contester la qualité « universelle » de ce devoir d’imposer le bien aux autres? En tout cas pas les occidentaux détenteurs auto-proclamés de la Vérité et de ce qui est bon pour l’Humanité toute entière. D’autant que de nos jours même la bonté, la générosité sont des marchandises, elles se négocient, elles comportent un profit dérivé. Faire le bien des gens sans leur accord est un acte social et politique qui devrait s’inscrire dans le droit. La pratique à laquelle on assite et surtout l’argumentaire qui l’accompagne s’établit dans le non-droit le plus explicite. Car au nom de quoi s’arroge-t-on ce « droit » (déguisé en devoir) de dépassement des lois locales ? Au nom du droit, voire même, on l’entend souvent à cette occasion : au nom du « bon droit » – humanitaire le plus souvent : on s’arroge avec la meilleure conscience du monde un droit au non-droit. Officiellement pour la bonne cause.

Le business caritativo-humanitaire

Car le « business caritativo-humanitaire » se porte plutôt bien. Il en ouvre des portes et des marchés. Encore plus efficace que le « dialogue » des cultures. Les généreux militants humanitaires sont la meilleure vitrine que puisse se donner un Etat par ailleurs parmi les premiers exportateurs d’armes du monde par tête d’habitant. « Bons comme nous sommes vous n’oseriez pas passer vos contrats ailleurs tout de même ». Nous vous fournissons armes et hôpitaux, usines polluantes et programmes de décontamination. Le kit complet, la sollicitude intéressée en prime. L’envers et l’endroit dans le même paquet-cadeau : ainsi vont les diplomaties.

Allez savoir comment le tiers monde parvient à supporter cette sollicitude plutôt malsaine dont nous ne sommes par le relais des medias que de lointains témoins – nous ne sommes, heureusement, qui s’en plaindrait, que rarement en situation de victimes nous autres dans le pays riches. Jusqu’à ce que l’on nous rende, un jour, la monnaie.

Cette sollicitude, en dehors même des bénéfiques effets d’image qui rejaillissent sur les juteux contrats, est en outre lourdement médiatisée par d’inlassables artisans symbiotiques tel, parmi tant de paires similaires et efficaces, ce couple célèbre du médecin militant cum journaliste arrogante. Rien de ce qui est médiatisé n’est désinteressé. Nous le savons tous, mais là, voir c’est croire. La charité, la générosité vraie ne hurle pas « venez voir comme je suis bel et bon ! »

Sans doute tel ou tel esprit tiède tentera de vous inviter à convenir qu’après tout mieux vaut une charité intéressée, un altruisme non-sincère que rien du tout, que l’égoïsme le plus étroit…  C’est sans doute vrai. reste que je pense qu’il faudrait pouvoir en débattre.

La bonne vieille querelle des universaux

C’est confusion que de croire le non-droit est strictement opposé au droit. Confusion non fortuite, confusion qui profite à qui impose un ordre qu’il nomme désordre. Car le non-droit et le droit sont assis sur les mêmes bases : ils revendiquent l’un et l’autre une « légitimité ».  Qu’est-ce que la légitimité sinon le droit pour le droit d’être le droit ? C’est ce qui fonde le droit ? Mais comment ? Il est une illusion qui consiste à croire à un fondement du droit qui serait situé quelque part au-delà, de manière extérieure, hétéronome, en amont du consensus. Nous touchons là à l’un des « universaux » de la philosophique et à l’ancestrale querelle du même nom: le droit serait (pour les « réalistes ») un concept qui vivrait sa vie en toute indépendance que l’humain le perçoive ou non.

je pencherais plutôt du côté des « nominalistes », de ceux qui voient une convention, un compromis consensuel qui permet la vie en commun. J’appartiens, en effet, sur ce point, plutôt à ceux qui comme René Girard ont le courage de constater sans pudeur ce qui fait le ciment des groupes humains : le conformisme mimétique … accompagné, hélas souvent de la violence qui en découle, forcément, inexorablement, cycliquement.

On connaît bien le rôle complexe et ambigu que jouent intérêt et crainte quand ils sont mêlés, admiration et jalousie, statut de maître et jalousie ambitieuse d’épigone. La légitimité du maître, du guide, du législateur, du chef, est dans  le droit (ou le non-droit) pas au-dessus ni à côté. Le droit est performatif : il fait être, advenir, consister ce dont il parle ; or il parle de lui-même. Il est sa propre légitimité performée par sa propre parole.
Il en va de même pour le non-droit qui a recours à la même violence contenue, virtuelle, déléguée et répartie par le chef, le parrain, le caïd, etc. Le non-droit n’est pas hors du droit mais est un autre droit également pris dans le circuit des légitimités et cela au-delà même du traditionnel rapport de force qui consiste de manière primaire à imposer sa force ou sa règle à l’autre.
Légitimité…

Car à la réflexion, rien n’est jamais vraiment légitime, pas même l’amour ou la charité qui, dans les meilleurs cas, en découlent. Ce sont, eux aussi, des actes délibérés. Ils sont le résultat d’un choix conscient ; on n’insistera jamais assez : l’amour chrétien est une pratique volontariste de chaque instant, c’est tout sauf un sentiment, tout sauf une émotion… tout sauf un geste de « bonne nature ». Non, l’amour chrétien, ou l’amour humaniste (version laïque du même) ou la « charité » est par essence un acte contre-nature…  et surtout, ce n’est pas un acte « légitime » : c’est un choix. Pas forcément facile.

L’ingérence même discrète (non médiatique ou non politicienne) véritablement bienfaisante n’est ni légale, ni légitime. Elle est. Elle est exempte de discours et d’interprétation. Sa valeur exemplative n’apparaît que très tardivement, quand encore elle apparaît.

Pour un miracle narré par les Evangélistes et qui mérite une interprétation pédagogique afin de former, de constituter ce qui sera la chrétienté, combien d’actions généreuses, de miracles doux et quiets Jésus a-t-il accomplis ? Aucun ou des centaines. On ne le saura jamais de manière historique et fiable. Mais la question est posée. Rien de moins que la légitimité du « bien », independemment du retentissement pédagogique ou egotiste. L’action en soi ne laisse pas de place pour le bruit et la confusion du tapage et du spectacle.

C’est confusion que d’afficher son excellente charité sur fond de retentissement commercialement ou politiquement exploitable. Confusion non fortuite, confusion qui, comme toujours est un nouvel ordre profitable à certains et non un désordre, là encore.