Qu’est-ce que la technique ? Le blog, Le mythe, Les analyses

Michelle van WEEREN

« Nous demeurons partout enchaînés à la technique et privés de liberté, que nous l’affirmions avec passion ou que nous nous en défendions. Quand cependant nous considérons la technique comme quelque chose de neutre, c’est alors que nous lui sommes livrés de la pire façon : car cette conception, qui jouit aujourd’hui d’une faveur toute particulière, nous rend complètement aveugles quant à ce qui fait l’essence même de la technique» Martin Heidegger, La question de la technique (1958)

Trois attitudes possibles

Quand il s’agit de l’essence de la technique, trois attitudes différentes peuvent être observées.

Premièrement, les adeptes du progrès au sens moderne considèrent les techniques comme de simples objets neutres, des « objets sans risque » (Latour, 1999), indifférents à leurs effets sociaux, environnementaux ou politiques, et destinés à aider l’humanité à aller de l’avant. Dans cette optique, l’objet technique en lui-même est neutre, tout dépend de l’usage qu’on en fait. La technophilie, qui affirme que les techniques sont des outils merveilleux susceptibles d’améliorer les conditions de la vie humaine, s’inscrit dans cette même idée de neutralité des techniques.

Pourtant, les exemples qui montrent combien les techniques sont loin d’être des outils neutres mais au contraire revêtent des trajectoires particulières et déterminent le champ des possibles sont abondants. Les techniques sont porteuses d’une logique propre et interviennent activement dans la construction de notre monde : ce n’est pas parce que nous les avons créées qu’elles n’existent pas à leur propre échelle. Comme l’affirme Michel Callon, les non-humains, et particulièrement les technologies, jouent un rôle actif dans le formatage de la société : elles jettent des ponts entre groupes hétérogènes, font émerger de nouveaux collectifs, modifient les conceptions du temps et de l’espace et étendent les possibilités de ce qui est réalisable (Callon, 2004). Par exemple, le développement des ondes électromagnétiques a fait émerger la nouvelle identité des électro-hypersensibles, groupe qui n’existait pas avant l’émergence de cette technique (Chateaureynaud et Debaz, 2010).

Les humains, à leur tour, ne sont pas des sujets autonomes, maîtres du progrès technique qui cherchent rationnellement à répondre aux besoins de l’humanité. Ils se trouvent eux-mêmes façonnés et influencés par les techniques qu’ils ont fabriquées. Leurs capacités sont dynamiques et flexibles en fonction des environnements sociotechniques dont ils dépendent (Callon, 2004). Les techniques modifient profondément notre manière de penser, de travailler, de se comporter. Gérard Berry, informaticien au CNRS, donne un exemple parlant à cet égard. Selon lui, « des choses qui étaient triviales deviennent faciles, comme attendre le bus. Maintenant, on peut chercher les horaires de bus sur Internet, ce qui nous évite de perdre le temps à l’attendre quand il arrive dans longtemps. En revanche, des choses qui étaient naturelles auparavant deviennent plus compliquées, comme les relations humaines. Puisque nous prêtons énormément d’attention à nos appareils, nous oublions parfois de remarquer qu’il y a d’autres humais autour de nous » (Berry cité par De la Porte, février 2015). Parfois, les technologies ne tiennent pas complètement leurs promesses, comme le constatent ces utilisateurs de smartphones censés accroître leur productivité, qui remarquent que leur capacité de concentration a diminué suite aux interruptions permanentes auxquelles ils sont soumis par ces derniers. Quoi qu’il en soit, ce qui est certain, comme l’exprime Jacques Ellul : « si l’usage détermine tout, nous sommes à notre tour modifiés dans notre usage » (Ellul, 1988, p. 56).

Les techniques ne sont donc pas neutres. Sont-elles alors des entités autonomes disposant d’une conscience propre, qu’il faut craindre et contrôler ? S’inscrivant dans cette ligne de pensée, Raya Dunayevskaya, ancienne secrétaire de Trotski, critique l’automatisation des années 1950 aux Etats-Unis en évoquant les « monstres automates » qui « imposent un rythme dix fois plus grand » et accroissent ainsi le chômage et l’aliénation des travailleurs. Elle affirme que « les machines assassinent les hommes, elles ne cessent de se détraquer et détraquent le système nerveux de ceux qui travaillent dessus » (Dunayevskaya citée par Jarrige, 2014, p. 255).

La technophilie et la technophobie relèvent du même paradigme moderne. Les dualismes simplistes (faits/valeurs, objets/sujets, hommes/machines, nature/culture, etc.) sur lesquels la modernité a construit son discours donnent un cadre théorique aussi bien à l’idée de techniques comme objets neutres qu’à l’affirmation d’objets techniques comme entités dangereuses. Mais il existe une troisième attitude.

En effet, quand les Luddites, ces ouvriers de textile du XIXe siècle, se rebellaient contre les machines à filer, ils contestaient les jeux de pouvoir et de domination incorporés par les techniques. Ils étaient conscients que ces machines n’étaient pas le seul résultat possible des trajectoires techniques, qu’il existait des alternatives qui auraient possiblement préservé leurs compétences et savoir-faire. Ils réclamaient donc un débat politique véritable sur le choix de ces machines et leurs conséquences sociales. La troisième attitude vis-à-vis des machines consiste à les considérer comme des hybrides : des entités qui sont le résultat des choix politiques mais également porteuses d’une logique propre, capables d’influencer les réseaux sociotechniques dont elles font partie.

En effet, dans un monde caractérisé par l’incertitude sur l’avenir technique de nos sociétés, il n’est pas possible de continuer à affirmer que les techniques sont de simples outils manipulables par l’homme. En revanche, considérer la technique comme une force autonome qui nous dépasserait et nous dominerait obscurcit le rôle des choix politiques qui déterminent leur développement. Il ne reste qu’à rejeter la séparation entre technique et société et accepter que les deux évoluent conjointement, s’influençant mutuellement dans un processus continu. Dès qu’on a accepté ce constat, comment faire en sorte que ce processus se déroule de manière positive pour la société toute entière ? Comment, dans les propos d’Isabelle Stengers, « soumettre la fabrication des objets et des produits technoscientifiques à des fins désirables pour tous plutôt qu’au seul objectif impératif du profit maximal » (2007) ? Deux approches complémentaires semblent alors primordiales.

Prendre du temps

Le rapport au temps dans la société moderne, et par conséquence dans l’entreprise moderne qui en fait partie, a résulté en une accélération spectaculaire des processus d’innovation. Sous la pression concurrentielle, les entreprises innovantes sont contraintes de mettre sur le marché de nouveaux produits toujours plus rapidement. Il n’est pas surprenant que tout cela ne favorise pas la prise de recul quant aux conséquences sociétales ou environnementales éventuelles de ces innovations. Loin de donner l’espace et le temps à la prise de recul, la plupart des innovations techniques actuelles sont au contraire destinées à nous faire « gagner du temps ». Dans le paradigme moderne, aller vite est devenu une valeur en soi, que l’on ne conteste plus (Ellul, 1988, p. 308).

En revanche, lorsque l’on sort l’innovation du cadre classique de l’entreprise centralisée, et qu’elle est libérée de toute contrainte formelle, de tout contrôle collectif, et qu’elle prend la forme d’un processus individualisé, voire privatisé, le type d’innovations techniques ne s’approche alors pas nécessairement de ce qu’on pourrait désigner d’innovation « responsable ».

Pourtant, prendre du temps est primordial quand il s’agit du progrès technique. Comme le remarque Mike Cooley, membre d’un syndicat anglais pour les travailleurs de l’aéronautique, en 1982 : « La vraie tragédie est qu’avec la course en avant frénétique, on n’a pas le temps d’examiner les implications culturelles, politiques, et sociales avant que des nouvelles infrastructures ne soient établies, ce qui écarte toute étude d’alternatives » (Cooley cité par Noble, 1995, p. 51). Prendre du temps ne veut pas dire arrêter le progrès. Il s’agit juste d’introduire un moment d’hésitation avant de se lancer dans telle ou telle innovation technique, d’écouter les voix contestataires et d’assigner des porte-paroles aux voix sans représentation politique. Le but est de créer un monde commun viable et vivable dans lequel les techniques trouvent leur place (Callon et al., 2001) ; pour rendre cela possible, un minimum de prise de recul et de réflexion commune avant de leur ouvrir la porte semble indispensable.

Ce moment d’hésitation sera l’occasion de se poser un certain nombre de questions, comme par exemple :

  • Quels seront les effets secondaires d’une application généralisée de cette technique, tant sur le plan matériel que social ?
  • Quels seront les changements sociaux nécessaires avant qu’on puisse la mettre en œuvre  correctement ?
  • Quels sont les effets sociaux probables de l’application de cette innovation ?
  • Quelles sont les conséquences environnementales probables de la généralisation de cette innovation ?
  • Peut-on imaginer d’autres conséquences sociales ou environnementales qui ne semblent pas probables mais dont on ne peut pas exclure qu’elles surviennent suite à l’application de cette technique ?      Etc.

Pour finir sur l’importance de la réflexion dans les processus d’innovation, un dernier exemple révélateur : la Technische Universität Berlin, la deuxième plus grande université de la capitale allemande, a produit de nombreux scientifiques de renommée et est à l’origine de multiples innovations et développements techniques. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’université a contribué à la création de différentes inventions techniques au service de l’essor du IIIème Reich. C’est pourquoi en 1948, les Alliés ont seulement accepté la réouverture de l’établissement à condition de fonder, à côté des facultés techniques, une faculté de sciences humaines et de philosophie. L’idée était qu’une université qui enseigne uniquement des sciences exactes et techniques peut être dangereuse ; la Faculté I devait ainsi donner la possibilité de prendre du temps et de réfléchir aux conséquences des innovations réalisées dans les autres facultés. Que cette faculté soit aujourd’hui moins bien dotée en ressources et étudiants que les autres indique malheureusement que son importance n’est pas estimée à sa juste valeur.

Multiplier les liens

Les deux attitudes simplistes et contradictoires que sont la technophilie et la technophobie nous ont conduit à considérer l’objet technique comme un « étranger », une entité étrange qu’on a du mal à donner une place dans notre monde. Mais cette aliénation n’est pas une fatalité. L’homme s’est toujours entouré d’objets techniques pour améliorer les conditions de son existence. Les techniques font partie de son être au même titre que le pelage fait partie de l’être d’un animal. Les machines ne sont pas humaines, certes, et ne font pas partie du corps humain à proprement parler. Mais on ne peut pas imaginer l’homme sans ses attributs et artifices qui le distinguent de la plupart des autres animaux. Après avoir éliminé l’accélération et avoir réintroduit la réflexivité dans les processus d’innovation, le tout est de déterminer quels objets techniques peuvent faire partie du monde commun, et avec quels liens ils peuvent s’attacher aux autres entités qui peuplent ce monde, humains et non-humains. En renforçant les liens avec ces objets techniques qui sont jugés éligibles à faire partie du monde commun, il est possible d’enfin les considérer comme des éléments de co-construction de la société à part entière. Dans cette démarche, une distinction peut être faite entre travailleurs et utilisateurs.

Afin de dépasser l’aliénation des travailleurs vis-à-vis de leurs outils de travail, d’après Simondon (1958), renforcer les liens suppose une culture technicienne, qui ne se situe non seulement dans la finalité des techniques mais aussi dans leur fonctionnement (p. 119). Pour cela, il propose de compléter le travail régulier, effectué à travers des auxiliaires techniques, par ce qu’il appelle l’activité technique. Celle-ci comporterait non seulement l’utilisation de la machine, mais aussi une « attention portée au fonctionnement technique, entretien, réglage, amélioration de la machine, qui prolonge l’activité d’invention et de construction » (p. 250), approchant ainsi les travailleurs des machines qu’ils côtoient quotidiennement. Par la création de cette culture technicienne, il est possible de multiplier les liens entre ouvrier et objet technique. Le premier reconnaît désormais qu’il forme avec ce dernier un collectif sociotechnique et que les machines lui ouvrent des possibilités qu’il n’avait pas auparavant.

Les utilisateurs d’appareils techniques, quant à eux, se trouvent dans une situation comparable d’aliénation. Le problème de l’obsolescence rapide des appareils électroniques y trouve en partie sa cause: neufs pendant peu de temps, ils se dégradent progressivement sans que l’utilisateur puisse intervenir pour effectuer des réparations, car il ne comprend pas le fonctionnement de la machine. Il n’est pas non plus censé le comprendre : la garantie, qu’il a achetée comme partie de la transaction économique, lui accorde le droit de renvoyer son appareil au fabricateur en cas de défaillance précoce. Si cette défaillance émerge au-delà de la période de la garantie, l’utilisateur se débarrasse de son appareil pour en acheter un nouveau.  Ellul (1988) note que « les objets techniques qui produisent le plus l’aliénation sont ceux qui sont destinés à des utilisateurs ignorants » (p. 251). Pirsig (1974) consacre un roman emblématique à la célébration de cette culture technicienne appliquée à l’entretien des motos, et déplore l’absence de liens entre la plupart des motards et leurs machines, attitude reflétée par les manuels d’entretien: « But what struck me for the most time was the agreement of these manuals with the spectator attitude I had seen in the shop. (…) Implicit in every line is the idea that « Here is the machine, isolated in time and in space from everything else in the universe. It has no relationship to it, other than turn certain switches, maintain voltage levels, check for error condition… and so on. (…) And it occured to me there is no manual that deals with the real business of motorcycle maintenance, the most important aspect of all. Caring about what you are doing is either considered unimportant or taken for granted. » (p. 34).

Si on arrive, à l’image du travailleur qui retrouve les liens avec son outil de travail par une « culture technicienne », à franchir la barrière entre la construction et l’utilisation des objets par la multiplication des liens entre l’objet et son utilisateur, pour que ce dernier prenne soin de ce premier, la dévaluation des objets techniques sera probablement moins généralisée. Latouche également estime que la multiplication des liens entre utilisateur et objet technique pourrait aider à lutter contre l’obsolescence et le gaspillage : pour lui, il faudrait rattacher la « nostalgie » aux objets pour qu’on fasse un effort pour les entretenir et les sauvegarder (Latouche, 2012, p. 132). Si l’utilisateur retrouve du sens dans d’autres choses que la nouveauté du produit, la qualité et durabilité de celui-ci regagnera en importance. On observe déjà des développements allant dans ce sens : des « repair-cafés » collectifs permettent aux utilisateurs soucieux de prolonger la durée de vie de leur appareil d’avoir recours aux outils de réparation et à la compétence technique de volontaires. Malheureusement, le nombre d’utilisateurs qui se rendent à un repair-café avec leurs smartphones cassés reste minoritaire par rapport à ceux qui profitent de l’occasion pour se procurer le dernier modèle.

La démocratisation des choix techniques

« La démocratie n’est pas un mode de gouvernement ou une forme d’Etat, elle n’est pas non plus la limitation du pouvoir par le droit, garantie par les droits de participation minimum que sont le droit de vote et l’éligibilité. La réalité de la démocratie n’est pas dans la gestion (…), mais dans la mise en question continue de celle-ci. » (Colliot-Thélène, « Pour une politique des droits subjectifs : la lutte pour les droits comme lutte politique », 2009)

Une fois les techniques libérées du cadre de réflexion étroit de la technophilie ou de la technophobie, on peut enfin les considérer enfin comme des membres à part entière du monde collectif que nous construisons continuellement. Mais comment faire en sorte que les techniques sélectionnées aient des conséquences bénéfiques pour l’ensemble de la société ? Comment assurer que le processus de sélection se déroule de manière démocratique ?

D’après Callon (2001) la démocratisation des choix techniques ne peut se mettre en pratique qu’à condition de la mise en œuvre d’un certain nombre de formalités. Premièrement, tous ceux qui sont concernés par les conséquences de telle ou telle innovation technique, développeurs, experts, entreprises, politiques, citoyens, utilisateurs, etc., devraient être entendus avant que la décision soit prise. Des « porte-paroles » devraient être accordés aux participants sans voix (les non-humains, comme l’environnement, pourraient par exemple être représentés par des ONG). Deuxièmement, des procédures strictes devraient éviter que plus de poids soit accordé aux voix les plus puissantes. La décision, finalement, ne devrait jamais être définitive et devrait toujours rester ouverte à de nouvelles informations, contestations ou formulations d’enjeu.

Callon appelle les espaces où ces débats politiques pourraient avoir lieu des « forums hybrides ». Quelle forme  concrète un tel espace pourrait-il prendre ?

La conception participative

Les nouvelles technologies de production sont souvent perçues comme centralisées, antidémocratiques et aliénantes par les travailleurs. Noble (1995) détecte plusieurs raisons à cela. Premièrement, les techniciens qui développent de telles technologies sont rarement en contact direct avec les travailleurs, ils communiquent uniquement avec les managers, dont ils dépendent pour leur financement. Ces derniers, d’après Noble, choisiront toujours les options qui les aideront à rester en poste, car ils considèrent que pour rendre la production la plus efficace possible, il faut la contrôler au maximum. Les technologies qui l’emportent sont donc celles qui maintiennent les relations existantes de pouvoir et laissent peu de possibilités d’intervention aux travailleurs.

Deuxièmement, ces techniciens, poussés par ce que Noble appelle une fascination pour ces systèmes mécaniques en eux-mêmes, cherchent à perfectionner ces machines et à limiter le plus possible la possibilité de l’erreur humaine. Les meilleures machines sont donc celles qui sont « idiot-proof » (manipulables même par des imbéciles) (Noble, 1995, p. 80). Il est évident que ce genre de systèmes ne laisse pas beaucoup de place à la créativité de ceux qui les manipulent.

La conception participative a historiquement émergé au croisement de deux objectifs. Premièrement, améliorer la performance et le succès commercial des nouvelles technologies en impliquant l’utilisateur final dans leur processus de conception. C’est l’approche du Joint Application Design pratiqué par IBM dès 1977 (Asaro, 2000). Cet objectif relève du rationalisme technologique et ne comporte pas de regard critique vis-à-vis des techniques ou leurs conséquences. Le deuxième objectif s’inscrit dans la tradition européenne et cherche à rectifier des déséquilibres politiques causés par des technologies sur le lieu de travail. On reconnaît que les technologies ne sont pas neutres mais peuvent être porteuses de valeurs qui peuvent servir plus ou moins bien les intérêts des travailleurs. A l’origine, le mouvement avait un fort ancrage dans la tradition syndicaliste scandinave. Plus tard, des entreprises comme Xerox se sont inspirées des procédures inventées en Europe (Asaro, 2000, p. 261).

Dans cette approche, il s’agit d’impliquer l’utilisateur final dans une phase précoce de développement d’une nouvelle technologie. Au lieu de développer une technique (objet) par des ingénieurs qui sont censés répondre à des attentes des utilisateurs (sujets), la conception participative cherche à construire un pont entre deux domaines différents de représentations et de pratiques, celui des ingénieurs et celui des utilisateurs. En revanche, qu’il s’agisse de démocratiser le lieu de travail ou de concevoir des produits qui répondent mieux aux besoins des utilisateurs et rencontreront probablement un meilleur succès commercial, le même problème semble toujours revenir : la difficulté de trouver un langage commun entre ingénieurs et utilisateurs. Comme dans tout forum hybride, il s’agit ici aussi de dépasser la frontière entre experts et profanes. Ensuite, une fois les besoins des utilisateurs plus ou moins correctement représentés, des conflits peuvent survenir entre les valeurs démocratiques que ceux-ci souhaitent voir reflétés par la technologie et les objectifs de contrôle et d’efficacité des managers.

Bien qu’il s’agisse ici d’une tentative louable de démocratisation des techniques à l’intérieur des entreprises, il y a des limites à ce type d’expérimentations. En effet, certains auteurs considèrent ces tentatives de proposer un cadre pour démocratiser les choix techniques « par le haut » comme un moyen de faire taire les contestations et les formes de participation « par le bas » (Jarrige, 2014, p. 317). L’historien David Noble par exemple a peu de confiance dans la capacité de telles initiatives de donner véritablement une voix aux travailleurs dans les processus de conception des nouvelles technologies. Pour lui, la codécision et la participation formelle ont pour résultat d’éloigner les questions techniques hors de la portée directe des travailleurs. La formalisation rendrait les discussions autour des questions techniques de plus en plus abstraites et tournées vers l’avenir, éliminant ainsi la possibilité de l’action directe (Noble, 1995, p. 32-33). Plutôt que de se contenter de la négociation post hoc, régie par les rapports de pouvoir émanant de la hiérarchie dans l’entreprise, il appelle à l’affrontement direct. Pour lui, les dispositifs de participation des travailleurs dans l’orientation des choix techniques donnent juste l’apparence d’une démocratisation sans que les préférences des travailleurs soient réellement prises en compte. Il met en avant des exemples des années 80 en Norvège et au Danemark de ce qu’il appelle « l’action directe » des travailleurs pour appuyer leurs revendications lorsqu’ils avaient le sentiment que les modes de participation formels ne leur donnaient pas assez de pouvoir. Selon Noble, la participation, si elle veut être effective, doit s’accompagner de la rébellion. Or, il reconnaît aussi qu’il ne suffit pas de se lancer dans des manifestations de protestation sans avoir des objectifs et des visions à long terme (Noble, 1995, p. 48).

Pour l’association Pièces et Main d’œuvre, groupe grenoblois qui lutte contre la technicisation de la société en général et les nanotechnologies en particulier, les expériences comme la conception participative ont pour but d’accompagner et de faire accepter le progrès perçu comme inévitable, et non de remettre en question le bien-fondé de l’accélération des innovations. Pour ce groupe de contestation, le but de la conception participative est de faire participer pour faire accepter : « qui accepte de participer à la gestion durable de sa propre dégradation participe du même coup à l’acceptation de cette dégradation dont il renonce à combattre le principe » (Pièces et Main d’œuvre, 2012, p. 83).

La contestation pure et simple qui s’accompagne d’un refus de coopération n’est pas en phase avec les principes de la démocratisation des choix techniques; la critique soulevée par les auteurs cités ci-dessus ne mène donc pas à l’abandon de la conception participative comme possible exemple de forum hybride. Un autre point important mérite toutefois d’être souligné. La conception participative a généralement lieu à l’intérieur des entreprises. Or, comme le soulignent Rambaud et Ornaf (2012), les forums hybrides impliquant des entreprises ont plus d’effet quand ils sont situés en dehors de celles-ci. Si leur enjeu est une négociation ontologique, le changement des identités en fonction des relations avec d’autres acteurs aura des difficultés à se réaliser si la négociation a lieu à l’intérieur de la sphère d’influence de l’un des participants. Comme le montre également Noble, ce type de dialogues a tendance à s’orienter en fonction des relations de pouvoir existantes dans l’entreprise et les résultats seront par conséquent rarement contraires aux intérêts de ceux en position de pouvoir (Noble, 1995).

La conférence citoyenne

La conférence citoyenne (initialement connue sous le terme « conférence de consensus ») est une forme de technology assessment (TA) inventée au Danemark en 1987. Il s’agit d’organiser des événements dédiés à tel ou tel dossier sociotechnique, où les citoyens sont impliqués explicitement dans les choix qui structurent le monde commun. D’après Hennen (1999), le TA en général et la conférence citoyenne en particulier seraient une réponse à la crise de la forme classique de la société moderne et sa dépendance à la science et la technologie. Avec la croissance de la complexité des systèmes technologiques, les conséquences éventuelles sont plus complexes et le potentiel du risque s’agrandit. La science, basée sur une vision réduite du monde et fragmentée en disciplines distinctes, n’est pas capable de prévoir les conséquences de son interférence dans l’environnement. La conférence citoyenne, qui implique les jugements de valeur des citoyens dans les procédures de consultation, veut donner plus de matière à la décision politique quant aux conditions socio-économiques et quant aux éventuels impacts sociaux, économiques et environnementaux de l’introduction de nouvelles technologies.

Plusieurs expériences ont déjà été réalisées ces dernières années en Europe et aux Etats-Unis (voir par exemple Laurent, 2010 pour une étude approfondie des « techniques de démocratisation » appliqués aux nanotechnologies, ou encore Levidow, 2010, pour un examen des manifestations organisées par l’Union européenne sur les OGM). La « réussite » de ces expériences dépend en grande partie de ce que Callon et al. (2001) appellent « le degré de dialogisme ». Le dialogisme des conférences citoyennes se mesure par un certain nombre de critères :

  • Sources indépendantes de financement ;
  • Ouverture des décisions possibles, y compris le rejet pur et simple de la technologie ;
  • Examen des alternatives, y compris lorsque celles-ci s’accordent moins avec les intérêts des groupes dominants ;
  • Lien sérieux avec la prise de décision politique ;
  • Participation active et précoce des profanes ;
  • Représentativité des porte-paroles ;
  • Transparence et traçabilité des procédures ;
  • Possibilité de poursuivre les débats dans l’espace public.

Lorsqu’elle remplit ces critères, la conférence citoyenne peut, à condition d’être répétée, constituer un outil puissant pour constater l’émergence de nouvelles identités et de nouvelles demandes, et pour les faire prendre en considération dans le débat public (Callon et al., 2001 p. 251).

De nombreuses critiques ont pourtant été formulées à l’égard de la démocratie technique théorisée par Callon et al. Les procédures auraient pour objectif de légitimer des choix déjà pris en avance, d’ « éduquer le public », de gérer les conflits sociaux et finalement de faire taire la rébellion en l’institutionnalisant.

Ainsi, l’historien François Jarrige, dans une ouvrage de synthèse sur l’histoire des technocritiques, remarque à propos de la démocratie technique que la recherche de consensus par la discussion, censée diluer les oppositions, relève d’une critique molle et vise surtout à concilier la contestation avec le marché, l’entreprise et l’impératif de la croissance industrielle (Jarrige, 2014, p. 319). Mais il oublie l’attention que Callon accorde, dans sa préface, à une remarque de Sheila Jasanoff à l’occasion d’un symposium publique sur les conclusions de la première conférence citoyenne sur la thérapie génique organisée au Japon en 1999 : « Se donner comme objectif d’atteindre un consensus tiède est le plus mauvais objectif qui soit dans nos sociétés compliquées. L’accord s’obtient souvent au détriment des opposants ou des récalcitrants qui n’ont pas pu s’exprimer ou que l’on a fait taire. Et puis, l’accord obtenu à un moment donné peut très bien ne plus être valable un peu plus tard quand les circonstances ont changé. L’accord n’est que rarement désirable ! » (Jasanoff citée par Callon et al., 2001, p. 15 – 16).

L’enjeu des forums hybrides, lorsqu’ils sont correctement organisés, n’est pas de chercher la conciliation au détriment des critiques. C’est pourquoi il est préférable d’employer, au lieu du terme initial de « conférence de consensus », le terme français de « conférence citoyenne ». L’objectif n’est en effet pas d’obtenir un accord au plus vite mais plutôt d’introduire un moment d’hésitation, d’écoute de tous ceux qui réclament la parole sur le sujet, de veiller à l’égalité de répartition de cette parole, indépendamment de la puissance des acteurs, et d’arriver finalement à des mesures politiques susceptibles de répondre avec suffisamment de fermeté aux enjeux d’aujourd’hui, mais jamais définitives et toujours ouvertes à la révision en fonction de nouveaux enjeux qui se présenteront peut-être demain.

En alternative aux procédures organisées des forums hybrides, certains groupes préfèrent la confrontation directe sous la forme de manifestations, de grèves, voire de sabotage, ou encore de l’exploration d’alternatives « par le bas » : la recherche de technologies « conviviales » (Illich, 1973) ou le rejet de certaines technologies : le mouvement slow, les villes en transition, l’agriculture biologique et locale, etc. Certains auteurs soulignent ainsi que ces formes « spontanées » de participation du public permettent – plus que les consultations organisées – de laisser ouvert l’éventail de choix de futurs technologiques possibles (Levidow cité par Bertrand, 2014, p. 8).

L’existence de forums hybrides n’implique pas la disparition des groupes militants contestataires de la technique, comme l’association Pièces et Main d’œuvre déjà mentionnée. L’objectif de ce genre de groupes n’est souvent pas d’instaurer un mouvement social ou de prendre des décisions face aux situations incertaines. Il est plutôt de provoquer un débat et de déconstruire les mythes sur les liens inexorables entre progrès, innovation et compétitivité. Ces groupes contestataires peuvent alors parfaitement coexister avec les forums hybrides. Leurs activités ne peuvent être que bénéfiques à la démocratisation des techniques. Celle-ci ne saurait être limitée aux seules procédures « officielles », mais doit continuellement être reformulée en fonction des contestations et des critiques. Les résistances et protestations peuvent alors être considérées comme le pôle le plus radical des critiques, indispensable au débat autour des arrangements sociotechniques dont on voudrait qu’elles façonnent le monde commun. Mais ce n’est pas assez, car « le changement social nécessite plus que des campagnes militantes et des mouvements protestataires (…), il nécessite l’articulation idéologique cohérente » (Castoriadis, 1998, cité par Rambaud et Richard, 2013).

Si les expériences décrites ici sont loin d’être des solutions parfaites et que de nombreuses critiques persistent, elles sont certainement porteuses d’un potentiel important pour la démocratisation du progrès technique et méritent d’être développées et améliorés.

En guise de conclusion, il ne reste qu’à mentionner quelques limites à ces formes possibles de démocratisation de la technique. Premièrement, le complément à la démocratie représentative qu’il est proposé de créer sous la forme de forums hybrides est susceptible de souffrir des mêmes problèmes qui perturbent actuellement le bon fonctionnement des instances démocratiques existantes : corruption, conflits d’intérêts, domination des acteurs les plus puissants, etc. Afin de limiter ce risque, il faudrait veiller rigoureusement à ce que les procédures répartissent le droit à la parole de manière égale entre les participants.

Deuxièmement, l’organisation des forums hybrides ne brise pas le lien qui existe entre progrès technique et profit financier, cause majeure de la perversion du rapport entre entreprise et innovations. Ceci empêche également que les entreprises participent de manière volontaire à ce genre de procédures. En effet, si une entreprise seule met en place un moment d’hésitation avant de développer de nouvelles technologies ou de participer aux forums hybrides, dans le système capitaliste actuel, elle sera dans une situation défavorable vis-à-vis de ses concurrents qui ne seraient pas « contraints » par de telles procédures et pourraient aller plus vite. Pour que le modèle de démocratie technique tel qu’il a été décrit ici puisse fonctionner véritablement, il faudrait probablement sortir du modèle économique basé sur le capitalisme et la concurrence.

Finalement et plus fondamentalement, la démocratie technique telle qu’elle est décrite ici ne résout pas le problème de la nature humaine, qui a du mal à prendre en compte le long terme alors que les conséquences de son comportement s’étalent dans le temps. Il n’y a malheureusement pas de solution miracle à ce problème, mais le découplage entre le profit financier et le progrès technique dans un système post-capitaliste aiderait sans doute à favoriser la prise de recul face aux innovations techniques et contribuerait ainsi à les remettre au service de la création du monde commun.

Le rapport de l’homme aux techniques – aliénation et réappropriation Le blog, Le mythe, Les analyses

Michelle van WEEREN

Les Luddites étaient des ouvriers  textiles anglais qui, lors d’une émeute à Manchester en 1811 – 1812, brisèrent des machines à tisser pour protester contre les nouvelles méthodes de travail mécaniques. Ils tirent leur nom d’une figure mythique, Ned Ludd, qui aurait détruit la machine de son maître à la fin du XVIIIe siècle et qui est devenu le symbole de ces mouvements de contestation sociale. L’histoire des Luddites est souvent citée comme une anecdote qui illustre l’irrationalité de ceux qui craignent les changements induits par le progrès. Car ces machines n’étaient-elles pas juste de simples outils, facilitant le quotidien des travailleurs ? La réponse n’est pas si simple. On ne peut pas penser l’Homme sans les outils techniques avec lesquels il s’entoure et qui lui servent à améliorer sa productivité et son confort. Or, la relation que l’Homme nourrit vis-à-vis de ces outils est ambivalente. Il ne s’agit pas, comme les technophiles aiment à le penser, d’un rapport fructueux qui contribue de manière linéaire au perfectionnement de la condition humaine. Il s’agit au contraire d’une relation caractérisée par des ruptures et des turbulences, où l’Homme s’est parfois retrouvé dans une situation désagréable, voire dans une position subordonnée par rapport à l’outil censé lui faciliter la vie.

Cet article retrace la face sombre du progrès et examine l’aliénation qui s’est produite, dans le paradigme moderne dominé par la croyance dans le progrès, entre les produits techniques et les utilisateurs d’une part, et les outils techniques et les travailleurs d’autre part. Il raconte aussi l’histoire d’une réponse récente et célébrée par de multiples voix à cette aliénation, qui cherche à réinventer la relation à la technique par la « démocratisation » des modes de production et de consommation de la technique.

Le progrès sans les travailleurs

Les Luddites n’étaient pas pris par une peur irrationnelle et conservatrice par rapport aux nouveaux moyens de production. Ils sentaient, tout simplement, que ces nouveaux outils étaient susceptibles d’influencer les rapports de pouvoir qu’ils entretenaient avec les possesseurs de ces outils ainsi que leurs conditions de travail de manière désavantageuse. Les machines à tisser automatiques n’étaient pas la propriété des ouvriers, mais des capitalistes possesseurs des usines. L’idée derrière leur introduction n’était pas en premier lieu de faciliter les conditions de travail des travailleurs, mais surtout d’accélérer la production du tissu. Suite à l’émergence de ces machines capables de se substituer à un artisan, ils avaient l’impression de perdre le contrôle sur leur métier. Puisque la machine pouvait rendre le processus de production plus rapide sans que cela demande des compétences spécifiques de la part des ouvriers, ces derniers se sentaient dépossédés de ce qu’ils pouvaient apporter de singulier à leur métier. Tout d’un coup ils se trouvaient dégradés du statut d’artisan à celui de simple travailleur. De plus, ils n’étaient plus maîtres de leurs processus de travail, car ils étaient désormais soumis au rythme de production déterminé par la machine. Le progrès technique était alors éprouvé comme une marche déterminée et irrésistible, il devenait angoissant et agressif. Celui qui travaillait et celui qui pensait le progrès étaient désormais deux personnes différentes (Simondon, 1958, p. 116).

Ces ruptures et bouleversements du XVIIIe et XIXe siècle sont symptomatiques d’un processus plus profond, dans lequel le progrès technique joue un rôle de facilitateur : la domination croissante de l’économie sur les autres sphères de la société. Depuis la Révolution industrielle, le culte de la productivité que nous connaissons toujours aujourd’hui s’est instauré petit à petit dans les sociétés industrialisées. Le rôle de la société s’en est trouvé progressivement diminué, jusqu’à ne plus être que celui d’un simple réservoir de facteurs de production. Alors que dans les sociétés préindustrielles, comme le met en avant Sahlins (1972), l’économie n’était pas au centre de la société mais conçue comme une simple méthode pour organiser les échanges pour que chacun puisse subvenir à ses besoins, on assiste au moment de la Révolution industrielle à une inversion des moyens et des fins. L’économie, qui était un moyen au service de la société, devient une fin en soi, et acquiert une valeur pour elle-même, indépendante de son utilité pour cette société.

Dans la mesure où l’emprise de l’économie sur la société n’a fait que s’intensifier lors de ces derniers siècles et que les objets techniques sont toujours, pour la plupart, célébrés comme des objets neutres destinés à améliorer la condition humaine, il n’est pas surprenant que les phénomènes qui jadis suscitaient la colère des Luddites constituent toujours un problème aujourd’hui. Car tout comme l’introduction des machines à tisser n’a pas forcément amélioré les conditions de travail pour les Luddites, l’automatisation progressive et l’influence croissante des technologies d’information et de communication à laquelle on assiste aujourd’hui n’ont pas eu que des avantages pour les ouvriers modernes.

L’automatisation dans l’industrie est souvent présentée comme un processus qui libéra les ouvriers d’une grande partie des efforts physiques et psychologiques du travail. Or, comme le montre Noble (1955) dans son analyse historique des effets du progrès technique sur la vie des ouvriers, depuis son développement dans les années 50, l’automatisation de l’industrie et des services n’a pas conduit à un allègement des tâches pour les travailleurs. Au cours de trente ans d’automatisation aux Etats-Unis, les salaires ont moins augmenté que la productivité (croissance de la production par personne de 115%, augmentation des salaires de 84% en moyenne), le nombre d’heures travaillées est resté stable ou a augmenté, et le chômage a fortement grimpé dans l’industrie et les services (données du Département du Travail des Etats-Unis et du Bureau des Statistiques du Travail, cités par Noble, 1995, p. 109 – 111). Il paraît donc que le progrès technique n’a pas été utilisé pour rendre la vie des travailleurs plus facile, mais uniquement pour augmenter la production et le profit des entreprises.

La plus grande menace de l’automatisation pour les travailleurs est toujours la même qu’au XVIIIe siècle : celle du chômage et de la déqualification. Comme le montre un article de The Economist de janvier 2015, la révolution technique est susceptible de creuser encore plus l’écart entre les favorisés, ceux qui ont fait les meilleures écoles de commerce et qui disposent du capital intellectuel nécessaire pour se trouver une place dans ce monde hautement technicisé, et les autres. Ce qui s’est passé pour la classe ouvrière à partir des années 60 s’opère maintenant pour la classe moyenne : des machines sophistiquées rendent superflu leur travail. D’après Andrew McAfee de la Sloan School of Management du MIT (cité dans The Economist, janvier 2015), 50% des postes actuels disparaîtront suite à l’automatisation. Le processus est déjà en marche : en Chine, le premier restaurant avec un personnel composé entièrement de robots a ouvert ses portes en 2010.

Une forme spécifique d’automatisation qui concerne la quasi-totalité des secteurs économiques est la domination croissante des ordinateurs dans les méthodes de travail. Parmi les avantages de l’informatisation on compte habituellement la simplification du travail et la disparition des tâches répétitives, confiées aux ordinateurs. L’informatisation est aussi réputée rendre le travail plus efficace et être un facteur important d’accroissement de la productivité. Or, ces effets positifs sont loin d’être univoques. La numérisation de l’économie est la plus grande menace pour des métiers traditionnels.

En Allemagne, des courtiers en assurance d’Allianz, la plus grande compagnie d’assurance du monde, peuplent encore des villes et des villages avec leurs agences aux devantures marquées de leur nom. C’est là que pendant des décennies, ils ont accueilli les habitants du quartier pour les conseiller en matière d’assurances. Mais en novembre 2016, Oliver Bäte, PDG du groupe, présente son « Renewal Agenda » pour 2018, avec comme élément clé la numérisation de l’ensemble des activités du groupe (Allianz, 24 novembre 2016). L’angoisse monte parmi les courtiers indépendants; 630 d’entre eux se sont associés à un groupe Facebook critique où ils échangent plaintes et inquiétudes (Wirtschaftswoche, le 6 mai 2015). Bon nombre de postes devraient être supprimés dans le cadre de la stratégie de numérisation des assureurs allemands, les estimations fluctuant entre un tiers et la moitié des postes actuels (Versicherungswirtschaft Heute, le 12 octobre 2016). D’ici 2018, les panneaux dotés du logo d’Allianz accompagnés du nom d’un courtier auront probablement quasiment disparu.

Certains avanceront que si la numérisation fait disparaître des postes, elle en crée d’autres. Il est vrai qu’en tant que spécialiste de l’informatique, on n’a pas à craindre le chômage dans ces temps modernes. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’on soit libéré des conditions de travail difficiles propres aux ouvriers du XVIIIe siècle. En réalité, l’informatique est à l’origine d’une nouvelle catégorie de travailleurs exploités. Les SSII (Société de Services en Ingénierie Informatique), ces entreprises qui envoient leurs employés informaticiens chez des clients où ils ont pour mission d’aider à instaurer ou à entretenir des systèmes d’information, sont connues pour les conditions de travail déplorables. Dans un article publié en 2009, Rue89 dénonce ainsi la pression au travail et la vente des compétences inexistantes pour placer le plus de salariés le plus rapidement possible. Ce qui nous intéresse également ici, est « l’obsolescence » rapide des compétences de ces informaticiens. L’article cite en effet un employé du secteur, qui explique le taux de turn-over élevé dans les SSII de la manière suivante : « L’informatique est un domaine en perpétuelle évolution. Pour les entreprises clientes, externaliser la main-d’œuvre permet d’éviter le risque de se retrouver avec des informaticiens périmés. » (Rue 89, le 12 mars 2009). Jacques Ellul l’avait déjà noté lorsqu’il écrivait Le bluff technologique en 1977 : lorsque le progrès technique s’accélère, le savoir technique devient de plus en plus rapidement obsolète (Ellul, 1977, p. 175).

Si le progrès technique peut mener au chômage ou à la déqualification pour certains, est-ce qu’il nous libère au moins des inconvenances du travail physique ? Pas forcément. L’élimination progressive du travail physique suite à la mécanisation n’a pas pour autant supprimé les maladies professionnelles, le stress ou la fatigue. Qui a déjà fait l’expérience d’exercer un travail sédentaire sur ordinateur pendant trente-cinq ou quarante heures par semaine, peut en mesurer les possibles et douloureuses conséquences : mal de dos, microtraumatismes répétés de la main, problèmes de poids. Certains scientifiques tentent de démontrer que les effets sur notre santé mentale et capacités intellectuelles peuvent également être nocifs. En effet, d’après certains travaux de recherche, les interruptions fréquentes que nous subissons dans cette époque caractérisée par la connectivité permanente perturbent notre cerveau et dégradent notre capacité de concentration (Markowetz, Frankfurter Allgemeine Zeitung, 1er Octobre 2015).

Enfin, un autre changement, plus fondamental, s’est opéré dans les modes d’apprentissage modernes suite au progrès technique. En effet, la technicisation de l’enseignement implique une culture de l’intelligence pratique et non pas réflexive ou critique. Il faut apprendre à se servir des machines pour être capable d’exercer un métier. Dans les mots d’Ellul, ces connaissances pratiques « collent l’individu au concret sans aucune capacité intellectuelle autre qu’opérationnelle » (Ellul, 1988, p. 175). La victoire de la pratique sur la réflexion se reflète aussi dans le développement de l’enseignement supérieur. Avec l’augmentation de l’influence des techniques sur le fonctionnement de l’économie, les enseignements pratiques ont monté en influence et en notoriété. Aujourd’hui en France, les élèves sortis d’école d’ingénieur ou de commerce, qui ont appris des compétences concrètes directement applicables dans des secteurs économiques spécifiques, ont souvent moins de difficulté à trouver un travail que les étudiants ayant effectué des études plus théoriques et analytiques à l’université.

Malgré ces nombreux exemples de difficultés pour les employés induites par l’automatisation et l’informatisation, la technicisation des processus et lieux de travail ne fait généralement pas l’objet de négociations entre managers et salariés. Ceux qui demandent un débat démocratique sur ces sujets sont parfois même ridiculisés, comme le montre l’exemple d’IBM. En 1979, en réaction à des protestations contre la disparition de certains postes suite à l’informatisation, l’entreprise américaine rappelle à ses salariés que les Luddites étaient une menace pour l’économie britannique au XIXe siècle et que, à l’aube de la « nouvelle révolution industrielle », il convenait d’éviter ce type de protestation « futiles », puisque « it’s not progress itself which is the threat, it’s the way we adapt to it »[1]. Protester contre les nouvelles technologies comme le faisaient les Luddites serait aussi bête que de casser des horloges dans l’espoir que cela pourrait ralentir le temps (Robins et Webster cités par Jarrige, 2014, p. 298).

Le progrès sans les utilisateurs

Ce n’est pas uniquement chez les travailleurs que le progrès technique peut mener à l’aliénation. En observant la queue devant l’Apple Store au moment de la sortie de l’iPhone 7, le lien entre progrès technique et consumérisme est évident. Pour ces personnes qui attendent devant la boutique, l’iPhone n’est pas seulement un objet d’utilité pratique qui les aidera à mieux gérer leur vie quotidienne. C’est aussi et surtout un signe de prestige et de distinction sociale[2]. Posséder la dernière version d’un objet technique contribue à accroître son capital social, au même titre qu’une grande maison ou une voiture onéreuse pour la génération précédente. La consommation ostentatoire, concept forgé par Veblen lorsqu’il observait le comportement de la haute bourgeoisie américaine de la fin du XIXème siècle, et dont l’objectif principal est de confirmer un certain statut social et se démarquer de ses voisins, s’applique aujourd’hui aussi bien à la consommation des gadgets techniques. Des entreprises comme Apple ont bien compris que l’objectif primaire d’un téléphone portable aujourd’hui n’est pas d’effectuer des appels, et que beaucoup de consommateurs sont prêts à payer des sommes importantes pour un design élégant et une marque prestigieuse. La différence avec le monde de Veblen est que, avec l’augmentation des standards de vie dans les pays industrialisés et émergents, cette consommation est devenue une consommation de masse qui exacerbe les dégâts écologiques causés par le gaspillage.

Nombreux sont les auteurs qui ont écrit sur les liens entre progrès technique et consumérisme. Illich condamne une société peuplée d’homme-machines, qui ne connaissent pas la joie placée à portée de main, ou le « saut qualitatif qu’impliquerait une économie en équilibre stable avec le monde qu’elle habite » (p. 34). Ces usagers-consommateurs du monde moderne sont incapables d’envisager une « sobriété heureuse », pour emprunter l’expression de Pierre Rabhi. Dans le paradigme moderne, les consommateurs croient que ce qui est nouveau est toujours meilleur. Or, cette croyance créé forcément toujours de nouveaux besoins, car si ce qui est nouveau est meilleur, ce qui est vieux n’est pas si bon (Illich, p. 111). Le consommateur ressent toujours cet écart entre ce qu’il a et ce qu’il pourrait avoir, ou, dans les termes de cette série américaine exemplaire du consumérisme des années 60 : « Happiness is the moment before you need more happiness. » (Don Draper, Mad Men).

Ellul, pour sa part, estime que l’incitation à la consommation est une dynamique inhérente au progrès technique. « L’important, à partir du moment où il y a création d’un produit technique avancé, c’est d’obliger le consommateur à l’utiliser, même s’il n’y trouve aucun intérêt. Le progrès technique le commande » (Ellul, 1988, p. 247). Il décrit ainsi trois types de besoins crées par le progrès technique qui stimulent le consumérisme.

Premièrement, il note les besoins nouvellement créés. Car le progrès technique ne fait pas que répondre aux besoins, il en produit également. Les gadgets, qu’Ellul décrit comme des « inventions techniques qui présentent une utilité disproportionnée à l’investissement multiple qu’elles impliquent » (Ellul, 1988, p. 313), relèvent typiquement des besoins nouveaux. Ces besoins nouveaux sont générés par la publicité, par les dynamiques de comparaison et de distinction sociale mentionnées plus haut ou par la simple création d’une nouvelle possibilité. Le besoin d’une fécondation in vitro naît ainsi avec sa possibilité technique (Ellul, 1988, p. 311). Dans nos sociétés hautement technicisées, où les nouvelles possibilités créées par les techniques sont abondantes, il est parfois difficile de distinguer les besoins primaires, nés d’un manque ou d’un dysfonctionnement, et les besoins nouvellement créés. Car lorsqu’un nouveau besoin est suffisamment ancré dans les mœurs, il devient, dans la perception de la majorité, un besoin naturel. Le désir d’un enfant est ainsi perçu comme un besoin tout à fait normal pour la plupart des couples. Lorsque qu’un couple a des problèmes de fertilité, il y a peu de gens qui condamneraient le recours aux artifices. Pour Céline Lafontaine en revanche, sociologue canadienne et auteur d’un ouvrage récent sur les effets de la bio-économie sur la marchandisation du corps, il se cache une logique consumériste derrière l’idée qu’un enfant soit un droit. Pour elle, les techniques modernes de fécondation artificielle ont créé un nouveau besoin difficilement justifiable[3] (Lafontaine, 2014).

Le deuxième type de besoins mentionné par Ellul correspond à des besoins de compensation. Ce phénomène fait penser à l’incapacité de la technique de résoudre des problèmes sans en créer d’autres. Comme pour les Parisiens qui supportent mal la vie dans une ville dense et polluée et ont « besoin » de partir en week-end à la campagne régulièrement pour « respirer », la plupart d’entre nous a besoin de compenser les effets de notre vie dominée par des techniques de toutes sortes (travail sédentaire sur ordinateur, stress créé par les embouteillages pendant le trajet domicile-bureau, pollution causée par les véhicules motorisés, etc.) par d’autres techniques, dites de relaxation : yoga, camping, jogging, régimes alimentaires, etc.

Enfin, il y a les besoins accessoires, qui accompagnent et perpétuent les besoins nouvellement créés. Comme le cadre de vie est constamment modifié, les besoins sont également constamment modifiés. La technique crée plus de techniques (Ellul, 1988, p. 314) : des accessoires pour ordinateur, des chargeurs, cartouches, etc. Dans de nombreux cas, il faut en plus que la marque de ces produits techniques soit compatible avec celle des produits déjà en possession pour fonctionner, ce qui aggrave les effets de gaspillage.

Quelles conclusions tirer de ce lien entre progrès technique et consumérisme ? Certes, l’Homme a toujours inventé et utilisé des objets et des artefacts techniques pour améliorer ses conditions d’existence. Il n’y rien de nouveau à cela. Ce qui est nouveau en revanche, c’est la déconnexion entre la fonctionnalité de l’objet technique et son utilisateur. Nous nous entourons aujourd’hui d’une quantité d’objets techniques toujours plus grande, dont chaque objet individuel est d’une complexité croissante. L’homme de jadis qui se servait d’une lance pour chasser le gibier comprenait comment son objet fonctionnait, souvent il en était le créateur. L’homme moderne, qui achète sa viande issue de l’industrie agroalimentaire en hypermarché, qui prend la voiture pour se rendre au travail et qui utilise des appareils et technologies de communication complexes pour travailler et entretenir des contacts sociaux, n’a généralement aucune idée des modes de production exactes de sa nourriture, du fonctionnement de son moyen de transport ou de ses outils de travail. Il s’est transformé d’un utilisateur, maître de son objet technique, en un consommateur pur, qui, au moment où son ordinateur tombe en panne, n’a pas d’autre choix que de se rendre dans un atelier de réparation spécialisé.

Est-ce bien grave, tout cela ? Lorsque la mesure du jugement est celle du développement durable, et l’objectif de construire un monde commun avec des conditions de vie acceptables, aujourd’hui et dans l’avenir, il est clair que l’attitude consumériste et aliénée vis-à-vis des objets techniques, qui favorise la négligence et le gaspillage, n’est pas à privilégier.

Les exemples mentionnés plus hauts décrivent des formes d’aliénation qu’on a pu observer chez les travailleurs et les utilisateurs suite au progrès technique incontrôlé, sur lequel on ne peut pas influer. Cette aliénation est caractéristique de la société moderne dans son ensemble. Comme pour chaque changement majeur aux conséquences négatives, des contrecourants qui tentent de regagner le contrôle sur la technique sont apparus ces dernières années.

Mouvements contemporains : signe d’une réappropriation de la technique ?

Dans le cadre des bouleversements techniques et économiques que nous vivons, on entend de plus en plus parler de la prosommation. La prosommation implique à la fois la production et la consommation d’un produit et a notamment pris de l’ampleur, dans un premier temps, dans le cadre de contenus créés par des utilisateurs sur Internet.

L’un des adeptes les plus optimistes de l’économie « horizontale » qui est la sphère des prosommateurs (par opposition à l’économie verticale, où le consommateur ne peut pas influencer le processus de création des objets de consommation produits par des entreprises) est l‘intellectuel célèbre Jeremy Rifkin. Rifkin voit dans le développement rapide des nouvelles technologies l’émergence d’un nouveau paradigme économique qui va se substituer à l’ancien paradigme du propriétaire du capital et du travailleur, du vendeur et du consommateur. Dans ce nouveau modèle, des prosommateurs produiront, partageront et consommeront dans ce que Rifkin appelle les « communaux collaboratifs ». Pour lui, l’automatisation, dont on a vu les conséquences problématiques plus haut, résultera au contraire en la libération des anciens travailleurs, qui n’auront plus besoin de travailler pour produire, mais qui pourraient consacrer leur temps à « jouer » dans ces communaux collaboratifs en ligne : crowdfunding, couchsurfing, covoiturage, impression 3D etc. (Rifkin, 2014, p. 201). Rifkin précise bien que c’est grâce au développement de nouvelles technologies de communication que ce nouveau paradigme pourrait voir le jour.

Un exemple concret de ce nouveau monde collaboratif et décentralisé peut d’ores et déjà être observé dans l’émergence du réseau des Fab Labs. Le premier Fab Lab a été créé en 2005 par Neil Gershenfeld, physicien et enseignant au MIT (Massachussetts Institute of Technology), comme résultat de son cours « How to create (almost) everything ». Les Fab Labs sont des plateformes de prototypage technique et de création numérique rapide ouvertes à tous, dotées d’un certain nombre d’appareils de fabrication sophistiqués et opérés par des systèmes d’information open source. Les Fab Labs, dont le nombre est en croissance rapide un peu partout dans le monde, se disent être porteurs de la « démocratisation de l’accès aux outils de l’invention technique » (Fab Foundation, 2015) et adeptes d’un modèle non-hiérarchique de l’apprentissage. Dans ces espaces, il s’agit de fabriquer des objets d’expression personnelle, d’inventer librement, de « jouer » avec les objets techniques. La Charte des Fab Labs de la Fab Foundation précise que l’éducation et l’accès libre constituent les aspects les plus importants de la vie d’un Fab Lab, auxquels les activités commerciales qui peuvent y être initiées ne doivent pas faire obstacle (The Fab Charter, Fab Foundation, 2015). La plupart des membres des Fab Labs, les « créateurs » ou « makers », sont convaincus que leur mouvement sera à l’origine d’une véritable révolution dans les manières dont les objets sont fabriqués : la production de masse et centralisée serait ainsi remplacée petit à petit par des méthodes de fabrication décentralisées, adaptées en fonction des besoins individuels de chacun et en tenant compte de la soutenabilité des ressources (FabLab iMAL). Le mouvement Fab Lab entend donc non seulement démocratiser et décentraliser les processus d’innovation, mais se pense aussi porteur d’une transformation durable de la production.

Or, un certain nombre de problèmes se posent quant au potentiel démocratique et durable de ces mouvements.

Le premier concerne l’égalité d’accès. Les membres des Fab Labs correspondent le plus souvent aux caractéristiques des « individus connectés » (Flichy, 2004) : ces personnes autonomes et flexibles capables de s’adapter en permanence aux développements rapides qui caractérisent l’économie et la technologie de nos jours. En même temps, les valeurs d’entraide et d’apprentissage pair-à-pair renvoient à la recherche d’une éthique collective et à l’entretien d’une communauté (Toombs et al., 2015). Cette combinaison d’autonomisation et de solidarité fait que pour certains, le Fab Lab pourrait apporter une réponse aux problèmes de pauvreté en donnant aux peuples les clés pour s’entraider. Pour Rifkin, le Fab Lab est le « laboratoire de recherche-développement du peuple de la troisième révolution industrielle » (Rifkin, 2015, p. 144). Pour lui, il s’agit de démocratiser l’innovation en la sortant des « laboratoires élitistes » pour la répartir dans les quartiers et localités.

Mais malgré la façade d’ouverture à tous, il n’en reste pas moins que la plupart des membres des Fab Labs répondent à un profil stéréotypé : issu des classes moyennes ou supérieures, autour de la trentaine, blanc, homme, diplômé, aisé. Le pourcentage de femmes, d’immigrés ou de personnes issues de familles modestes y est relativement bas (Arnes et al., 2014). Les communautés que ces personnes construisent sont en quelque sorte des communautés de privilégiés, et ceux qui n’y trouvent pas accès ne profiteront pas de la circulation de savoirs et de compétences. Malgré son optimisme (certains diront : utopisme), Rifkin avoue tout de même que la plupart des Fab Labs sont aujourd’hui localisés dans des zones urbanisées des pays industrialisés, ce qui réserve donc la « démocratisation de l’innovation » à ceux qui disposent déjà de la plupart des ressources.

Le deuxième problème est celui de l’innovation responsable. Nous avons vu plus haut que les Fab Labs se réclament non seulement des plateformes de démocratisation de l’innovation, mais entendent également rendre les créations techniques plus durables. Or, quand l’innovation est librement accessible à tous et le cycle invention – production – mise sur le marché est accéléré car libéré de toute contrainte ou formalité, qui contrôle les risques liés aux innovations ? Quel type d’économie créeront ces prosommateurs et individus connectés ?

Des exemples de cette auto-organisation – et de ses dérives – prolifèrent : Airbnb, qui donne la possibilité aux particuliers de gagner beaucoup d’argent en louant leur appartement sans payer d’impôts ni se conformer aux mêmes règles que les professionnels du secteur, Uber, qui met en relation chauffeurs privés et voyageurs, court-circuitant le cadre légal… Au nom de « l’économie du partage », ces initiatives donnent la liberté aux utilisateurs de créer des business très lucratifs mais avec parfois des effets négatifs pour l’intérêt général. A Paris, suite au développement d’Airbnb, on observe une concurrence déloyale à l’égard des hôtels et la perte de la convivialité et de l’esprit du voisinage dans certains quartiers très prisés, où des logements locatifs sont transformés illégalement en meublé touristique. Pour ces exemples de l’économie des prosommateurs, la frontière entre esprit libertaire et ultralibéralisme s’avère très fine.

Le souci principal qui émerge avec l’innovation libre et ouverte à tous est la disparition progressive de contraintes procédurales ou organisationnelles qui, dans le cadre de l’innovation technique contrôlée par les entreprises, ralentissaient encore quelque peu les processus. Avec la baisse des coûts de production grâce aux nouvelles techniques, les barrières à l’innovation et à la production disparaissent peu à peu. A aucun moment on ne trouve un moment d’hésitation, de ralentissement, de prise de recul quant aux dynamiques d’innovation bouleversantes et aux produits qui en sont le résultat. Comme l’indique déjà le nom du cours de Neil Gershenfield qui avait donné naissance au premier Fab Lab, « How to create (almost) everything », le ralentissement des processus au profit de la délibération commune ne fait pas partie du modèle d’innovation promu par ces mouvements. Dans un « TedX talk » du juillet 2014, le directeur du Media Lab du Massachusetts Institute of Technology (MIT), Joi Ito, s’enthousiasme sur la baisse des coûts et des contraintes suite au développement d’Internet et d’autres nouvelles technologies, libérant la voie pour un nouveau type d’innovation : rapide, chaotique, difficile à contrôler et « démocratique ». Il s’oppose aux modèles classiques de l’apprentissage (« à quoi bon apprendre l’encyclopédie par cœur alors qu’on a tous accès à Wikipédia sur nos téléphones ? »)  à la planification et au contrôle et plaide pour l’innovation « sans permission » (Joi Ito, TedX, 7 juillet 2014).

En revanche, cette innovation « sans permission » peut engendrer des situations dangereuses. En 2012, l’étudiant en droit américain Cody Wilson avait développé des modèles pour des armes à feu imprimables et les avait partagés sur le site de libre partage Thingiverse, créé par MakerBot, une start-up dans le domaine de l’impression 3D. Après que celle-ci eu retiré les modèles de son site, Wilson a fondé Defense Distributed, une association à but non-lucratif qui développe et distribue des modèles pour des armes à feu open source (Lopez et Tweel, 2014). L’exemple montre que même si l’un des principes du mouvement open source est le pacifisme, il n’y a aucun moyen de contrôler les actions de ceux qui ont d’autres intentions.

Le type d’innovation qu’on voit naître au sein de ces mouvements semble donc avoir plusieurs visages. Là où il semble permettre de court-circuiter les monopoles et donner plus d’influence aux citoyens, il apporte en même temps de nouveaux risques pour lesquels on n’a pas encore trouvé de procédures de gestion, tâche qui se trouve compliquée par la vitesse avec laquelle les choses se développent.

Pour emprunter les propos de Jarrige: « Loin d’être l’expression d’une prise de recul face à la prolifération des techniques, d’une véritable démocratisation, l’utopie libertaire des mouvements de (bio)hackers favorise l’abandon des discours critiques au profit de nouvelles utopies technologiques » (2014, p. 286).

Le progrès technique : dogme des temps modernes ? Le blog, Le mythe, Les analyses

Michelle van WEEREN

Sur l’île de Bensalem, décrire par Francis Bacon dans La Nouvelle Atlantide en 1624, des marins naufragés découvrent une société entièrement organisée autour de la science et l’innovation. Les sages qu’ils y rencontrent leur confient les secrets de l’accumulation du savoir et des diverses manières dont ils manipulent leur environnement naturel pour en tirer le meilleur bénéfice pour les humains, souvent grâce aux artifices techniques. Certains des exemples donnés, qui devraient dans l’époque de Bacon être considérés comme des miracles, comme la possibilité de manipuler les espèces végétales pour « faire en sorte qu’elles croissent et portent des fruits plus vite qu’il ne leur est nature » (Bacon, 1624, p. 122), sont devenues des réalités banales aujourd’hui.

Bacon était le premier à utiliser la notion de « progrès » dans une conception temporelle et non plus spatiale. Avant, le terme progressus indiquait l’avancée d’une armée, mais Bacon l’emploie pour la première fois pour indiquer le cumul des savoirs. Avec d’autres auteurs comme René Descartes, Bacon a donc été un fondateur de l’époque moderne, et un inspirateur de l’idée selon laquelle on peut améliorer la condition humaine grâce à un travail collectif de cumul des savoirs et des connaissances. La recherche de la nouveauté est au cœur de la société des savants qu’il décrit, où les inventeurs se voient ériger des statuts (Bacon, 1624, p. 131 – 132).

Conformément à ce qui se passe sur l’île imaginaire de Bensalem, les Européens commencent, à partir de la naissance de l’époque moderne au XVIIe siècle, à effectuer des opérations relevant d’un nouvel état d’esprit : gagner du temps, rétrécir l’espace, accroître l’énergie, multiplier les biens, s’affranchir des normes naturelles, dominer et manipuler les organismes vivants, etc. (Illich, 1957, p. 57). Les techniques sont les artifices par excellence pour améliorer l’efficacité de ces pratiques. Aujourd’hui encore, nous nous trouvons toujours dans la parfaite prolongation de la pensée amorcée par Bacon au XVIIe siècle. En ce qui concerne le progrès technique, cette pensée est dominée par trois croyances fondamentales : le progrès technique est indispensable au progrès humain, la technique va résoudre tous nos problèmes, et tout ce qui peut être inventé, doit être inventé.

Le progrès technique est indispensable au progrès humain

Le premier de ces mythes consiste donc à croire que le progrès technique est la condition sine qua non du progrès humain. Nombreuses sont les discussions autour de la définition du progrès humain. On propose ici de retenir la définition d’Amartya Sen, pour qui le progrès est la voie vers la prospérité. Celle-ci se base, dans la vision de Sen, sur les possibilités d’épanouissement des êtres humains, c’est-à-dire la capacité des gens à bien « fonctionner » – vivre en bonne santé, avoir un emploi satisfaisant, participer à la vie de société, etc. -  aujourd’hui et à l’avenir (in Jackson, 2010, p. 57). Si on veut affirmer que le progrès technique est indispensable au progrès humain, il doit donc contribuer aux capabilités des humains à s’épanouir, maintenant mais aussi dans le futur.

Pourquoi croit-on que ce but peut être atteint grâce au progrès technique ? Ce dernier est généralement associé à trois éléments que l’on croit positifs pour le progrès humain : l’innovation, la productivité et la croissance. L’innovation qui pousse le progrès technique en avant aide à accroître la productivité des entreprises, ce qui contribue à entretenir la croissance économique.

L’innovation est souvent considérée comme le progrès à court terme. Avec la productivité, elle est au cœur de la croissance de l’économie. Dans un contexte de crise et de récession économique dans les pays occidentaux, toutes les institutions, politiques, médias et industriels appellent à plus d’innovation. Puisqu’on est convaincus que le progrès technique nous guide dans notre développement en tant qu’espèce, on cherche continuellement à déterminer quelle sera la prochaine innovation technique révolutionnaire. Depuis la naissance d’Internet nous n’avons plus vraiment eu de telle innovation, donc nous continuons à chercher. Aujourd’hui, qu’il s’agisse des nanotechnologies, de la biotechnologie ou de l’impression 3D, tous se réclament porteurs de la « prochaine révolution industrielle ».

L’histoire des innovations techniques s’est pendant longtemps uniquement intéressée aux réussites et aux découvertes géniales. L’optimisme progressiste et technophile dissimule dans sa représentation de l’histoire des inventions les incertitudes technologiques ainsi que les trajectoires alternatives. Car cette histoire n’est pas si linéaire qu’on aurait tendance à croire. Les innovations qui l’emportent ne sont pas toujours les solutions optimales, mais le deviennent parce qu’elles s’imposent. Un exemple bien connu est celui du clavier Qwerty et sa version française Azerty, qui sont un héritage des anciennes machines à écrire. Pour minimiser le risque de contact entre deux tiges de frappe sur ces machines, les lettres susceptibles d’être utilisées l’une après l’autre devaient être éloignées sur le clavier. Evidemment, depuis l’arrivée de l’ordinateur, cette contrainte n’est plus d’actualité et il a été démontré qu’une autre répartition des lettres sur le clavier serait plus ergonomique et donc plus efficace. Mais nous avons gardé les claviers Qwerty et Azerty, et puisque les utilisateurs s’y sont habitués, ils sont devenus « la meilleure solution ».

L’histoire des innovations techniques n’est donc pas une succession de réussites et celles qui sont sélectionnées ne sont pas toujours les plus efficaces. Pourtant, l’innovation technique est assimilée à l’augmentation de la productivité, deuxième élément majeur associé au progrès technique qui est, elle aussi, devenue une véritable institution et un objectif activement recherché par les pouvoirs publics. Mais la recherche continue de la productivité économique a des zones d’ombre. Une société organisée autour de la maximisation de la production place l’économie au centre, accélère le rythme de la vie quotidienne et diminue le temps et les ressources disponibles à consacrer à la famille, aux activités sociales, aux arts, bref : toutes ces choses qui déterminent, pour beaucoup, le sens de la vie. Il faut être productif pour « mériter » sa place dans la société, et ceux qui perdent leur emploi voient non seulement leurs ressources financières en diminution, mais dans beaucoup de cas également leur capital social et leur estime de soi. Donc si l’augmentation de la productivité suite au progrès technique effectue dans certains cas de véritables améliorations sur le plan matériel, il reste un prix à payer : les adaptations sur le plan social et psychologique que demande l’application optimale de la technique.

Le progrès technique est souvent pensé comme un processus qui détecte les besoins qui existent dans la société et y trouve des réponses adéquates. Mais parfois, il est plutôt né d’un besoin de relancer la croissance économique. Plutôt que d’être une solution à un problème, les techniques sont souvent des « solutions qui cherchent un problème ». Ainsi, le 29 octobre 1979, Le Figaro écrivait à propos des ordinateurs personnels : « Nous ne savons pas quels usages assigner aux ordinateurs domestiques, mais nous pensons qu’il y a un marché parce que les ménages ont pratiquement fini de s’équiper en télé-couleur. Il faut trouver un produit-relais qui perpétue les habitudes d’achat » (Iozard cité par Jarrige, 2014, p. 296). Evidemment, l’ordinateur personnel n’est pas vraiment un exemple d’un échec du progrès technique. Or, comme le montre également le rapport de Simon Nora et Alain Minc sur l’informatisation de la société (1978, cité par Jarrige, 2014, p. 296), le tout-informatique, loin d’être une réponse à un besoin de la société, était plutôt un moyen employé par les Etats pour sortir de la crise économique (Jarrige, 2014).

Nous voilà arrivé au troisième élément habituellement pensé en relation au progrès technique : la croissance économique. D’après la théorie économique classique, le progrès technique est le principal facteur de la croissance qui créera la prospérité matérielle et le bien-être. Or, au-delà du problème fondamental d’incompatibilité entre croissance économique infinie et ressources naturelles limitées, déjà démontré par le Club de Rome en 1972, nous insistons ici sur le fait que plus de croissance n’égale pas toujours plus de bien-être. Se basant sur des données statistiques du Worldwatch Institute, Tim Jackson a en effet démontré qu’en réalité, il y a un décrochage entre bien-être et prospérité matérielle : dans les pays dits développés, au-delà d’un certain seuil, la hausse des revenus ne correspond plus à une hausse du bien-être perçu (Jackson, 2010). De plus, comme le met en avant Illich, la croissance du PIB – indicateur économique de la mesure de la production et souvent assimilé au niveau de « développement » des pays – suite à une activité technique représente souvent une valeur déduite au lieu d’une valeur ajoutée. Ainsi, les activités de dépollution (décrites par les économistes comme des dépenses « défensives », car elles résultent du besoin de se « défendre » contre les conséquences négatives d’activités se développant ailleurs dans l’économie (Jackson, 2010, p. 54)) correspondent bien à une augmentation du PIB, mais nullement à une augmentation du bien-être. Elles se bornent à récupérer un bien-être qui existait auparavant (Illich, 1973, p. 375). Un autre problème majeur avec le PIB est qu’il n’intègre pas la dégradation des écosystèmes et donc nos possibilités futures de progrès humain (Jackson, 2010, p. 54).

La relation entre progrès humain et progrès technique, dans le sens où il entraîne l’innovation, la productivité et la croissance, n’est donc pas automatique et si elle n’est pas univoquement négative, elle est pour le moins ambigüe. Examinons maintenant une autre croyance très répandue sur le progrès technique, surtout chez les adeptes de l’interprétation « technicienne » du développement durable : le progrès technique nous apportera la réponse à nos problèmes écologiques.

Le progrès technique va résoudre nos problèmes écologiques

Dans le paradigme moderne, la rationalité technique et scientifique est vue comme la base pour résoudre tous les problèmes. Puisque la technique est considérée comme le moyen par excellence pour accroître notre emprise sur et notre compréhension du monde, on a tendance à analyser des problèmes de nature politique, sociale, humaine, écologique, etc., de façon à ce qu’ils deviennent des problèmes techniques, pour que la technique soit l’instrument adéquat pour y trouver une solution (Ellul, 1988, p. 68). C’est pourquoi ce qu’on appelle le développement durable comporte souvent des solutions techniques. On appelle « techno-fix » la tentative de résoudre des problèmes causés par des technologies (pollution, changement climatique, perte de la biodiversité à cause de l’agriculture intensive, etc.) par d’autres technologies. Face aux défis que posent le changement climatique, la croissance de la population et la raréfaction des ressources, on compte sur les technologies vertes, la capture de CO2, l’ingénierie climatique, les nanotechnologies et les biotechnologies pour nous apporter des réponses. Les solutions techniques que la vision orthodoxe du développement durable cherche à apporter aux problèmes écologiques sont donc profondément ancrées dans les causes de ces problèmes.

Or, la recherche scientifique et les techniques qui en résultent se basent sur une vision réduite et simplifiée du monde, ce qui fait que les techniques qui étaient censées résoudre certains problèmes en causent parfois d’autres. Par exemple, un projet de mitigation face au changement climatique consiste à disséminer des algues artificielles capables de capturer du CO2 sur les océans. En revanche, puisque nous ne connaissons pas totalement le fonctionnement des écosystèmes marins, nous ne pouvons pas prédire les conséquences de l’introduction de ces algues sur leur équilibre (Huesemann et Huesemann, 2011, p. 48).

L’idée de découplage est au cœur de la vision technique du développement durable et a abondamment été traité dans la littérature (voir par exemple Jackson, 2010 ; Méda, 2013). L’idée est de découpler, par un accroissement de l’efficacité suite au progrès technique, les impacts environnementaux de la croissance économique et ainsi de faire face au problème d’une croissance infinie sur une planète finie. Par la dématérialisation progressive de l’économie suite au développement du numérique, le remplacement des voitures polluantes par des véhicules électriques, l’amélioration des processus de production afin d’extraire de moins en moins de matières premières etc., nous serions capables de continuer à croître sans nous heurter aux problèmes de pollution ou d’épuisement de ressources. Tim Jackson a démontré les limites de cette idée qui est au cœur de la stratégie de développement durable de nombreuses institutions officielles (en 2011, l’UNEP a  publié un rapport intitulé Decoupling natural resource use and environmental impacts from economic growth). Tout d’abord, il pointe du doigt l’importance de la distinction entre découplage relatif et découplage absolu, souvent source de confusion. Le découplage relatif consiste à diminuer l’intensité énergétique d’une unité produite ; il s’agit de faire plus avec moins. Cette forme de découplage résulte souvent en un effet-rebond : les économies d’énergie réalisées dans la production d’un bien sont compensées ou même dépassées (dans ces cas-là on parle de backfire) par l’utilisation qu’on en fait, ou par des dépenses dans d’autres domaines (Jackson, 2010, p. 103). On a tendance à faire plus de kilomètres avec une voiture moins consommatrice en carburant, ou bien on utilise l’argent économisé pour partir en vacances en avion. Pour réaliser un découplage relatif, il suffit que le PIB croisse suffisamment pour compenser les dégâts environnementaux causés afin d’avoir une réduction de ces dégâts par unité produite.

Ce qu’il nous faut pour rendre possible un développement véritablement durable, c’est un découplage absolu : la baisse de l’impact sur les écosystèmes en termes absolus, indépendamment de la croissance du PIB. Se basant sur des données de l’Agence européenne de l’Energie, Jackson montre que si le découplage relatif a été réalisé dans la plupart des pays de l’OCDE au cours des dernières décennies, le découplage absolu est loin de se produire (Jackson, 2010, p. 76 – 86). Cette observation rend peu optimiste quant à la possibilité du découplage absolu sur l’échelle planétaire, où les populations en croissance des pays en développement continuent à aspirer un niveau de prospérité matérielle comparable à celui des pays développés (Jackson, 2010, p. 86 – 91). Jackson conclut que le découplage suite à l’amélioration de l’efficacité grâce au progrès technique, bien que nécessaire, ne suffira probablement pas à réaliser un développement véritablement durable.

La vision technicienne du développement durable, qui part du principe que les techniques vont apporter la solution à nos problèmes écologiques, présente donc des failles. Premièrement, les solutions techniques n’arrivent pas à tenir compte de la complexité et de l’inter-connectivité du monde, ce qui contribue à causer de nouveaux problèmes. Deuxièmement, les techniques seules ne semblent pas capables de réaliser un découplage absolu entre croissance économique et impacts écologiques. Cela n’empêche pas que la technique et l’innovation sont toujours, de manière générale, célébrées comme les outils phares de l’humanité, ce qui nous distingue des animaux et dont le potentiel doit par conséquence être pleinement réalisé. Le mythe de l’impératif technique s’inscrit parfaitement dans cette croyance.

Tout ce qui peut être inventé, doit être inventé

« Notre Fondation a pour fin de connaître des causes, et le mouvement secret des choses ; et de reculer les bornes de l’Empire Humain en vue de réaliser toutes les choses possibles ».

Francis Bacon, la Nouvelle Atlantide

L’idée de l’illimité des possibilités de l’homme, qui doit pleinement développer ses pouvoirs afin de réaliser « toutes les choses possibles », résonne dans ce qu’on appelle l’impératif technologique. Celui-ci repose sur la croyance que tout ce qui est techniquement possible, doit être réalisé. On retrouve cet état d’esprit chez une grande partie des entreprises innovantes. Il est particulièrement présent dans les nouveaux secteurs économiques comme l’informatique, la biologie de synthèse ou les nanotechnologies. Comme le disait Bill Gates à propos de la discipline émergente de la bio-informatique, cette discipline qui cherche à cartographier les informations génétiques mais aussi à créer des molécules nouvelles : « C’est l’ère de l’information, et l’information biologique est probablement la plus intéressante à déchiffrer et à essayer de changer. La seule question, c’est comment – pas si nous allons le faire ou non » (Gates cité par Rifkin, 2014, p. 259).

Dans ces secteurs, des entreprises cherchent à se positionner sur des nouveaux marchés avec des produits dont elles ne maîtrisent souvent pas totalement les conséquences. Parfois, des voix critiques se lèvent. Catherine Bourgain, chargée de recherche en génétique humaine à l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), plaide même pour l’arrêt du développement de la biologie de synthèse. Elle souligne les risques de dissémination qu’on ne contrôle pas, ou encore le creusement des inégalités mondiales à cause de la destruction d’emplois de ceux qui cultivent des plantes pour lesquelles les pays riches seront désormais capables de fabriquer des substituts artificiels (Bourgain cité par Laurent, Socialter, février – mars 2015). Mais ces hésitations sont marginalisées dans le grand courant des innovations. Pourtant, l’impératif technologique peut être dangereux : il est souvent utilisé comme une excuse pour éviter d’entamer un vrai dialogue et une prise de décision éthique sur les nouvelles techniques. Il représente celles-ci comme inévitables, même si elles ne servent pas directement un quelconque intérêt (à part ceux de l’entreprise qui les a développées) et favorise ainsi une acceptation passive des nouvelles technologies, à la fois de la part des utilisateurs et des pouvoirs publics (Huesemann et Huesemann, 2010).

Donc, contrairement aux croyances modernes, le progrès technique ne contribue pas automatiquement au progrès humain, n’apporte pas toujours des réponses adéquates à nos problèmes écologiques et tout ce qui est techniquement possible ne doit surtout pas être réalisé aveuglément. Les techniques étendent le domaine des possibles à une vitesse phénoménale et intensifient l’impact de nos choix sur le moyen et long terme. Les postulats modernes sur le progrès technique décrits plus haut freinent la prise de recul critique à l’égard des innovations. Le résultat est une espèce de culte de l’innovation qui garde les entreprises prisonnières d’une course effrénée à la nouveauté, cause l’obsolescence et le gaspillage et favorise la prise de risques démesurés.

Le rapport de l’entreprise moderne à l’innovation

Le rapport de l’entreprise moderne à l’innovation est caractérisé par la destruction créatrice : le processus d’émergence de nouvelles formes d’activité économique qui en détruisent d’autres. En effet, dans la théorie de Schumpeter, ce n’est pas à travers les prix que les entreprises mènent leur compétition, mais à travers de nouveaux produits et de nouvelles technologies. Une guerre des prix tirerait le profit vers le bas, c’est pourquoi les entreprises cherchent à éviter cette forme de compétition pour tenter plutôt de s’accaparer des nouvelles niches de marché par l’innovation technologique et y établir un monopole. Avec le désir de la nouveauté du côté des consommateurs, le processus de destruction créatrice constitue le moteur de l’économie moderne. En effet, lorsque la majorité a une définition matérielle de la vie bonne, l’activité du consommateur est caractérisée par la recherche de produits nouveaux et améliorés, ce qui correspond miraculeusement à l’entreprise en quête du monopole par l’innovation technologique. Ces deux dynamiques se renforcent mutuellement et poussent ensemble la croissance économique en avant (Jackson, 2010).

La conséquence de ce processus pour les entreprises innovantes est qu’elles doivent constamment être sur leur qui-vive et développer rapidement de nouveaux produits pour défendre leur espace compétitif. Elles se trouvent donc dans une position ambiguë vis-à-vis de l’innovation technique : d’une part, ce sont elles qui impulsent les changements, développent et maîtrisent les nouvelles technologies et déterminent la direction que prend l’innovation, d’autre part, elles sont prisonnières de cette course à la nouveauté ainsi que de la concurrence, et elles doivent s’adapter en permanence pour survivre. Soumises à cette pression, nombreuses sont les entreprises qui ont « loupé le coche » et doivent lutter pour leur existence sur des marchés où elles occupaient jadis une position dominante, à l’image de Kodak qui était leader sur le marché des appareils photo argentiques, mais n’a pas réussi à sauvegarder cette position dominante lorsque l’appareil photo numérique s’est développé.

Aujourd’hui, c’est surtout le développement rapide du numérique qui pose des défis aux entreprises traditionnelles : des plateformes de mise en relation entre particuliers comme Uber ou Airbnb défient les secteurs traditionnels des transports et de l’hôtellerie, l’impression 3D est susceptible de bouleverser la chaîne de valeur et de redistribuer la production dans la plasturgie, etc. Les nouvelles technologies numériques créent donc de nouvelles opportunités pour les entreprises, mais les contraignent aussi à s’adapter de plus en plus rapidement aux transformations des marchés. Dans une étude récente réalisée par la BPI sur les effets disruptifs de la croissance d’Internet, les PME françaises sont appelées à être « agiles et réactives » (Bpifrance, 2015, p. 47), par exemple en créant leurs propres plateformes en ligne afin d’anticiper les effets perturbateurs du numérique. « Disrupter ou être disrupté, tel est bien (…) le dilemme de notre époque » (Bpifrance, 2015, p. 51). Dans le contexte compétitif qui caractérise le capitalisme, la seule manière de survivre l’accélération des processus de destruction créatrice par l’innovation technologique est d’aller encore plus vite que ses concurrents.

Les entreprises doivent donc courir plus vite pour rester dans le jeu. Mais les conséquences négatives du rapport moderne à l’innovation concernent aussi la société au sens plus large. Deux problèmes majeurs semblent s’associer à la compétition accélérée sur les marchés de produits techniques : d’une part, la réduction des cycles de renouvellement des produits, et d’autre part, le manque de recul face aux technologies risquées.

Obsolescence et gaspillage

Pour Jacques Ellul, ce premier problème est né d’une inversion radicale entre le temps de l’usage et le temps de l’élimination. Encore au XIXème, un objet était fait pour durer. Aujourd’hui, le temps d’usage est instantané pour beaucoup de produits, et de très brève durée pour tous : chaque appareil devient obsolète très rapidement et sera remplacé par un objet plus efficace ou plus sophistiqué (Ellul, 1988, p. 122). Cette dynamique est la plus évidente sur le marché des appareils électroniques : en 2012, plus de 130 millions de téléphones portables en état de marche ont été mis au rebut aux Etats-Unis (chiffrés cités par Latouche, 2012, p. 118). Comment expliquer ce gaspillage ?

Il s’agit en fait d’une conséquence logique des interactions entre les deux dynamiques complémentaires de l’économie moderne : les désirs du consommateur d’une part et les objectifs du producteur d’autre part. La pensée moderne sur le progrès technique se caractérise par la croyance que les innovations dans les produits techniques sont toujours nécessaires et utiles. Les anciennes versions ne sont plus fabriquées, tout comme leurs pièces détachées. Pour les consommateurs, cela a pour conséquence qu’il faut se détacher de en plus en plus rapidement de ses anciens appareils. Le lien presque affectueux qu’on pouvait jadis avoir avec un objet d’usage a disparu chez la quasi-totalité des consommateurs, du moins pour les produits électroniques. Leur comportement se caractérise désormais par la recherche des objets les plus sophistiqués possible pour le meilleur prix. On ne peut pas vraiment leur en vouloir : il est souvent plus rentable d’acheter un nouvel appareil que de garder l’ancien, même s’il aurait encore pu fonctionner parfaitement pendant longtemps s’il avait pu être réparé.

Du point de vue de l’entreprise, dans le contexte du capitalisme du marché et lorsque la finalité est de maximiser le profit, le but est d’impulser les ventes de ses produits. Plus le produit est viable et durable, plus le cycle d’achat répété sera long et plus la croissance des ventes sera lente (Vidalenc et Meunier, 2014). C’est pourquoi les entreprises cherchent à développer des produits nouveaux qui peuvent remplacer des anciens produits par des nouvelles versions, voire à écourter la durée de vie de ces produits pour pousser les clients à effectuer des achats répétés.

De ces deux dynamiques qui se complètent, la recherche de nouveauté du côté du consommateur et la recherche de l’innovation par l’entreprise, résulte ce qu’on appelle l’obsolescence. D’après Latouche (2012), il existe plusieurs types d’obsolescence :

-          technique : le déclassement des machines dû au progrès technique, qui introduit une amélioration fonctionnelle des produits par l’ajout de nouvelles propriétés ou par l’amélioration des propriétés existantes (ajout d’un appareil photo à un téléphone, réduction du poids d’un ordinateur portable, etc.) ;

-          psychologique : la désuétude provoquée par la publicité et la mode ;

-          programmée : l’usure ou la défectuosité artificielle.

L’obsolescence programmée est sans doute la forme qui provoque le plus de résistance. Malheureusement, elle est plus courante que l’on croit et difficile à détecter. Les réductions de qualité des produits sont souvent si subtiles qu’elles ne sont presque pas perceptibles pour le consommateur. Les associations de défense des droits des consommateurs pratiquent certes des comparaisons entre produits de la même catégorie, mais non d’un même produit sur une période plus longue, ce qui rend le constat d’obsolescence programmée presque impossible. S’ajoute à cela que dans le contexte actuel, la plupart des marchés dans les pays industrialisés ont une tendance à la surcapacité, l’influence des marchés financiers n’a jamais été aussi importante et la recherche de profit supplante toute considération éthique sur la qualité des produits. En bref, toutes les conditions sont réunies pour que l’obsolescence soit pratiquée à grande échelle.

Qu’il s’agisse de l’obsolescence programmée, technique ou psychologique, la réduction progressive de la durée de vie des objets techniques a des conséquences sociales et environnementales très graves. La production des appareils électroniques demande beaucoup de matières premières précieuses, comme des métaux rares, qui se trouvent le plus souvent dans des mines dans des zones à conflit dans les pays du Sud. S’ajoute à cela que ces anciens appareils frappés par l’obsolescence et mis à la poubelle contiennent des fortes concentrations de toxines biologiques, comme l’arsenic, le cadmium, le plomb, le nickel ou le zinc. Les déchets électroniques sont souvent transportés des pays industrialisés vers les pays en développement, où ils sont « recyclés » par des populations défavorisées dans des conditions dangereuses[1].

Donc, si le progrès technique peut être bénéfique, dans le cadre de l’obsolescence psychologique, technique ou programmée des produits, les mérites des nouveaux produits ne semblent pas toujours valoir le coût pour l’environnement ou la société (Guiltinan, 2008).

Risques et incertitudes

Le deuxième problème que nous observons se situe au niveau des technologies incertaines ou risquées et des controverses sociotechniques qui en découlent. Même souvent porteuses d’améliorations, plus les technologies sont complexes et leur application massive, moins nous sommes capables de prévoir leurs conséquences éventuelles. Le paradigme moderne, caractérisé par la rationalité scientifico-technique et par la spécialisation progressive des métiers, n’est pas toujours capable de prendre en compte ces effets qui s’étendent dans des domaines très divers. L’implantation d’un centre de recherche sur les nanotechnologies dans la région grenobloise par exemple a, au-delà des effets économiques ou techniques recherchés, aussi eu des conséquences sociales qui n’ont pas été prises en compte par les initiateurs du projet, comme l’émergence du groupe de résistance Pièces et Main d’œuvre, qui critique depuis 2000 les dérives du « système technicien » (www.piecesetmaindoeuvre.com). Le cas grenoblois est typique de ce que Callon (2001) appelle les « débordements » ou les « controverses sociotechniques ». Ces controverses, qui naissent lorsque certains groupes dans la population s’opposent à l’application de telle ou telle technique, se multiplient tant que les techniques incertaines ou à risque continuent de se développer.

Or, dans l’économie capitaliste, le progrès technique est intrinsèquement lié au profit financier et à la croissance économique. Pour tirer nos économies européennes de la récession et du chômage, les pouvoirs publics comptent sur les capacités d’innovation de leurs industries. C’est pourquoi ils sont peu enclins à freiner les dynamiques de recherche et développement, même quand il s’agit des domaines incertains ou à risque, comme la biologie de synthèse, les nanotechnologies ou le nucléaire. Les entreprises, pour leur part, ne sont pas non plus prêtes à prendre en compte un éventuel risque technologique en plus du risque commercial. Les contraintes de la destruction créatrice les forcent à accélérer leurs activités, en particulier les processus d’innovation. Cette accélération implique souvent une prise de risque démesurée qui peut entraîner des conséquences négatives pour l’environnement social ou humain. Dans les théories de l’économie de l’environnement, les conséquences négatives des innovations technologiques sont classées dans la catégorie des externalités. Ceux à qui ces externalités causent des dommages ne sont pas pris en compte car ils ne participent pas aux transactions économiques des entreprises. Monsanto ou Novartis ne se préoccupent pas des effets de l’éventuelle dissémination de gènes de résistance ou des conséquences de la généralisation des plantes transgéniques sur les relations nord-sud, puisque ceux que ces problèmes concernent n’ont pas suffisamment de pouvoir sur ces entreprises pour être entendus.

Un exemple de l’interaction entre accélération de l’innovation et prise de risque peut être observé dans le marché des télécommunications. Depuis les années 80, ce secteur a connu une restructuration profonde en Europe : la plupart des pays de l’OCDE ont procédé à la libération totale ou partielle des marchés. Les opérateurs publics ont ainsi été remplacés par une multitude d’opérateurs privés qui sont désormais pris dans des dynamiques de concurrence de plus en plus acharnées (Boylaud et Nicolette, 2001). S’appuyant sur la technologie de la 4G, les opérateurs essaient de séduire les clients avec des connexions toujours plus rapides à prix bas.

Or, il s’agit d’un secteur qui se base sur des technologies porteuses d’incertitudes. Les publications sur le risque sanitaire de l’exposition aux ondes électromagnétiques se multiplient, tout comme le nombre d’associations de lanceurs d’alerte, comme Robin des Toits (www.robindestoits.org/)  et Priartem (www.priartem.fr/), qui font du lobbying auprès des décideurs pour encadrer le développement de ces technologies et du réseau d’antennes-relais. Cette technologie a même causé l’émergence d’une nouvelle identité : celle des électro-hypersensibles. Chez ces personnes, l’exposition aux ondes entraîne des gênes ou des douleurs physiques.

En bref, les entreprises innovantes, soumises aux pressions concurrentielles de la destruction créatrice, cherchent à accélérer les cycles de remplacement des produits techniques ainsi que les processus d’innovation, y compris pour des technologies risquées ou aux effets incertains. D’une part, ceci entraîne le gaspillage des matières premières et la prolifération des déchets électroniques suite à l’obsolescence. D’autre part, comme le montre le cas des ondes électroniques, le manque de recul face au risque peut causer  l’émergence de controverses sociotechniques.

L’innovation technique, dans sa forme accélérée, peu réfléchie et contrôlée par une poignée de personnes non-représentatives de l’ensemble de la population, est-elle vraiment la manière la plus sensée de donner forme à notre économie, de satisfaire nos consommateurs et de déterminer le comportement de nos entreprises ?

Denis de Rougemont
Les intellectuels et l’Europe au XXe siècle
Le blog

Paraît, sous la plume de Nicolas STENGER chargé d’enseignement à l’Université de Genève, une étude déterminante sur la personnalité de Denis de Rougemont : Denis de Rougemont – Les intellectuels et l’Europe au XXe siècle
Rougemont, type ou prototype de l’intellectuel engagé, et ce dans un monde et en un temps où « penser l’Europe » tenait plus du défi, de la gageure, que du conformisme mondain. L’article que Nicolas Stenger publie ici nous invite à découvrir l’ouvrage et ses multiples et fascinantes facettes.
Denis de Rougemont, fondateur en 1950 à Genève du Centre européen de la culture, a tenté de construire une Europe de la coopération culturelle.
L’exploitation d’archives inédites retrouvées dans cinq États est à l’origine de cet ouvrage qui analyse le cheminement militant et intellectuel, après la seconde guerre mondiale, de cet homme engagé. Désireux d’une union fédérale européenne, mais critique des réalisations des artisans officiels de la construction européenne, Denis de Rougemont apparaît à travers ce portrait comme une figure intellectuelle et politique marquante du XXe siècle.

Lire l’article : Denis de Rougemont et Jean-Paul Sartre : deux conceptions de l’engagement intellectuel

La confusion : terrorisme sournois Confusion, Le blog, Violence

La confusion des mentalités

Des questions sans réponses

L’homme a toujours su qu’il ne savait pas, puisqu’il se pose sans cesse des questions qui restent sans réponses.
L’homme apporte, il est vrai, certaines réponses d’ordre expérimental – qu’il théorise en techniques, en sciences, en savoir établi.Il apporte aussi des réponses qu’il invente ou dont il n’a qu’une intuition – et auxquelles il faut croire.
Des réponses sans questions. Pour ainsi dire.
Au terme de ces parcours hésitants, l’homme parvient à déterminer trois champs de son expérience ou de sa sensibilité :
le connu,
le connaissable encore inconnu,
l’inconnaissable.
Il a mis en oeuvre ce qu’il possède de plus dynamique : son désir et son imaginaire. Il n’existe, de fait, qu’une seule sorte d’imaginaire qu’il soit artistique, scientifique ou technique ou mystico-religieux.

Le terrorisme sournois de la confusion

Nous sommes entrés dans l’ère de la confusion.
Entendons-nous bien : confusion n’est pas désordre, bien au contraire la confusion est ordre. Et quel ordre, inflexible, invisible, innommable, irrepérable (du moins vise-t-il à l’être).
Jamais identifiable, toujours ailleurs et partout insaisissable. Sauf par inadvertance. Alors soyons inadvertants et sachons simuler l’indifférence, ou mieux l’acceptation de ses stratagèmes pour la voir en action et la surprendre en flagrant délit.

Equivalence et relativisme

Tout ce qui, un temps, a pu paraître net, intolérablement précis et contraignant même parfois, paraît, dit-on aujourd’hui comme « brouillé ».
Pourtant on n’a jamais tant parlé, tant expliqué, tant communiqué à propos de tout, partout. C’est vrai.
C’est précisément là un des aspects de la confusion car, à force de tout embrasser systématiquement, tout finit par se valoir.
Au moins en termes d’intensité d’intérêt médiatique.
Mais l’intérêt médiatique ne se substitue-t-il pas à la valeur intrinsèque des objets ou des faits qui nous entourent ?
Le spectacle n’est-il pas devenu le seul sens, la seule et ultime pertinence?
Impossible de déméler si c’est curiosité ou automatisme, volonté de savoir authentique ou conformisme mimétique, ardeur ou indifférence qui marque ce nouvel encyclopédisme qui ne laisse rien en dehors, pas même les choix moraux. Encyclopédisme qui a vite fait de s’auto-proclamer universel, donc « vérité ».
Tout ce qui s’affiche, se montre, tout objet du spectacle « vaut », et ainsi de ce seul fait tout est réputé équivalent, ni bien ni mal, ni positif ni négatif : mais « affiche ».
En fait tout est brouillé.

Blasphème bien utile en ces temps de « souvenir » ! Le blog, Politiques

Depuis six mille ans la guerre | Plait aux peuples querelleurs[...]
Et cela pour des altesses | Qui, vous à peine enterrés, | Se feront des politesses | Pendant que vous pourrirez[...]

(Victor Hugo, Depuis six mille ans la guerre )
Pour un 11 novembre
Blasphème bien utile en ces temps de « célébration et de mémoire des victimes » victimes de QUI ? Blasphème utile en ces temps de nationalismes et communautarismes exacerbés : pleurons les victimes de la haine ou du mépris que ces tyrans sanguinaires qui étaient au pouvoir et déclaraient les guerres encore et encore éprouvaient pour leurs propres « peuples »!
Mais le lugubre contre-sens que commet Victor Hugo ( … la guerre | Plait aux peuples querelleurs …) tient au fait que ce ne sont jamais les peuples qui sont belliqueux mais les richissimes puissants qui s’emploient à les fanatiser à leur profit (dérisoires mais abondants biens matériels ou minable gloriole de monarque).
Si avant toute déclaration de guerre les peuples unis entre eux avaient éliminé leurs chefs ( « chef de guerre » – dux bellorum bien nommé) les peuples auraient pu continuer de vaquer en paix sans être pris entre le devoir de tuer le soi-disant adversaire et le devoir de se faire tuer par le peleton d’exécution de sa propre « nation » comme traître ou déserteur… voire pire … comme dangereux pacifiste!

Traces de vie … ou « pollution » Confusion, Le blog

Il est bien plaisant de constater que l’on fait usage de détecteurs de pollution (gaz et particules spécifiques) pour identifier dans le cosmos celles des exoplanètes qui seraient porteuses d’êtres « intelligents ».
Paradoxal non ? Et assez contradictoire avec les belles et édifiantes leçons dont on nous abreuve jour après jour nous invitant à consommer avec intelligence, à utiliser l’énergie avec intelligence … ce qui sous entend que nous sommes peu intelligents ! Certes.
De là à postuler que les extra-terrestres « intelligents » produiront assez de polluants pour être détectés à l’autre bout du cosmos …
Si ils polluent c’est qu’ils ne sont que très très moyennement intelligents – de simples esprits techniques et inventifs en somme.
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LE BILLET DU SEMIOLOGUE :
On disait jadis « se polluer » pour se masturber et « se souiller » (comme il était alors d’usage de considérer la chose) par une émission spermatique or le sperme porteur de vie est « trace de vie » … le vocabulaire fait bien les choses.

« Small » n’est plus « beautiful » ! Le blog, Mutations

Valls a parlé : on se regroupe, allez on se regroupe, plus vite que ça ! Le boulot avait été commencé sous Sarkozy. Pécresse amorçait la très sale besogne qu’accomplirait voluptueusement Fioraso : regrouper les universités en grand pôles (ingérables, certes, mais supposés instaurer des « économies d’échelle »)… ça coince déjà (séquestration de Présidents complices), ça coincera encore plus et ça se terminera mal.

On va, maintenant, regrouper les cantons, les régions (sur le dos des départements que l’on tolère pour combien de temps encore ? fétichisme napoléonien oblige) les communes voire même les intercommunalités. Les médias et les politiques (ah bon ? ce ne sont pas les mêmes ?!) sont unanimes, à droite comme à gauche pour entonner le refrain si cher aux totalitarismes de toute nature : haro aux 36 681 communes et sus aux 27 régions …
Qui pour défendre une administration et une économie à échelle humaine, ajustée aux spécificités et aux diversités ? Qui pour comprendre qu’économiser en ces domaines c’est détruire pour renforcer le pouvoir et la richesse de quelques-uns ?

Mais tout cela est-il surprenant dans un Etat lui-même déjà regroupé au point que ses législateurs n’y ont quasiment plus d’autre mission que de « traduire en droit local » les diktats communautaires imposés sans débat par l’EMPIRE. L’Union de l’Empire condamnant à changer le sens de ces initiales bien connues en Résignation Forcée.

Heure d’été Le blog, Mutations

Dans le temps, il fallait au moins un Pape pour bricoler le temps des hommes ! (*)
Aujourd’hui un diktat de quelques « experts » européens auto-proclamés suffit.
Témoignage d’un détenu à l’occasion de la guerre de 1998 en ex-Yougoslavie : « les manipulations dont souffrent les prisonniers sont scandaleuses » disait-il en substance :
on s’attache à la modification des rapports au temps et au changement des repères chronologiques car en décalant l’horloge interne d’un individu on le prépare à …
la culpabilisation qui donne pleine justification aux bourreaux qui vous torturent et obtiennent ainsi de tout détenu …
une reconnaissance « spontanée » de l’erreur dans laquelle ils étaient et, partant, pratiquent « spontanément » une « autocritique » tout à fait librement consentie. Ben voyons !
C’est un « truc » bien connu du Goulag aux prisons de l’Allemagne de naguère (aussi bien prisons « civiles » de haute sécurité de la fédérale que prisons politiques de la « démocratique ») en passant par Guantanamo et autres hauts lieux de la pratique pédagogique des Droits de l’Homme.

Et si on reparlait de l’heure d’été. A quoi est-elle supposée nous préparer ?

Qui parvient à changer le temps disait-on, fort justement, aux XVI° et XVII° siècles, pourrait faire faire n’importe quoi aux hommes.

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(*) En 1582 le Pape Grégoire XIII décide le passage du calendrier julien au calendrier grégorien : le 4 oct 1582 sera suivi du 15 octobre, sauf pour les pays slaves, anglosaxons et la France. La France sautera, elle, du 10 décembre 1582 au 20 décembre 1582.
Voir remarques dans les annexes de l’article

Consommez plus, polluez encore plus : Ralentissez ! Le blog, Violence

Le summum du ridicule est en passe d’être atteint par la bonne conscience de l’autophobie écoloïde et néo-sécuritaire :
On pose des ralentisseurs – résultat : on réaccélère après avoir rétrogradé donc on consomme nettement plus.
On abaisse les limitations de 90 à 80 ou de 80 à 70 ou de 50 à 30 – résultat : nombre de voitures ne peuvent conserver le même rapport donc on adopte un nombre de tours moteur plus élevé et l’on consomme plus, là encore … et ainsi de suite.
Et, bien évidemment qui dit surconsommation dit surpollution : quand je disais que les écolos (ou les autorités politiques qui feignent de l’être) ont parti lié avec le lobby pétrolier ? Me trompais-je beaucoup ?
On roule moins vite en consommant bien plus et on pollue encore et encore … et ce de par la LOI !!! Mais si !

Le tréfonds de l’absurdité saute aux yeux de quiconque roule un peu plus que la moyenne : les accidents sont dûs non pas à la vitesse mais à l’incompétence, l’incivisme, la surestimation de soi et du véhicule : donc à un défaut de culture des humaines et humains qui sont aux commandes.
La vitesse n’est qu’un minuscule facteur, aggravant l’incompétence ou la sottise bravache certes dans certains cas, mais c’est dérisoire par rapport à l’irresponsabilité, la morgue, l’incompétence et cet incivisme affiché (esprit de « compétition » oblige) dont tant de marioles sont si fiers.

Le nucléaire remercie Greenpeace Confusion, Le blog

Confusion et paradoxe ? Toute une culture de l’ambiguïté !

On aurait pu croire Greenpeace fermement antinucléaire … n’agissant sur le terrain qu’après mûre et intelligente réflexion …
Or il se trouve que là, avec des « intrusions » dans des sites nucléaires Green Peace expose, souligne, dénonce les « failles de sécurité », la légèreté des dispositifs de protection du périmètre.

Une agence chargée de la vérification de la sûreté des installations (concluant à un nécessaire renforcement des protections) n’aurait pas procédé autrement. Les autorités en charge des centrales nucléaires remercieront Greenpeace d’avoir bien oeuvré (gratuitement) pour étayer le dossier d’un reforcement des moyens alloués à la protection des périmètres.

On n’imaginait pas l’organisation militante verte faire un tel cadeau à son ennemi, ou supposé tel !

Culpabilité + sidération = résignation Confusion, Le blog, Violence

Connaître les individus mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes.

Au cours des 50 dernières années, les progrès fulgurants de la science ont creusé un fossé croissant entre les connaissances du public et celles détenues et utilisées par les élites dirigeantes.
Grâce à la biologie, la neurobiologie, et la psychologie appliquée, le système est parvenu à une connaissance avancée de l’être humain, à la fois physiquement et psychologiquement.
Le système en est arrivé à mieux connaître l’individu moyen que celui-ci ne se connaît lui-même. Cela signifie que dans la majorité des cas, le système détient un plus grand contrôle et un plus grand pouvoir sur les individus que les individus eux-mêmes.
Car il faut interdire le désespoir (collectif) qui serait dangereux et révolutionnaire (s’il parvient à être « analysé»)
ou brutal et très violent s’il conduit au sentiment (sans analyse) du « plus rien à perdre ».
C’est pourquoi les puissances du XXI° siècle (et ce quelles qu’elles soient – toutes SANS la moindre exception) sont unanimes et appliquent la même équation :
culpabilité + sidération = résignation
C’est-à-dire :
Culpabilité savamment engendrée (l’écologie et la haine des transports individuels n’en est qu’un des nombreux avatars) + sidération ou adulation béate des pires niaiseries (le sport-spectacle et la peopleisation entres autres dizaines de bons et fiables outils de propagande abrutissante ou « crétinisante »« ) assurent de manière très durable une résigation amorphe des populations.

Fracturation et gaz de schistes Le blog, Mutations

Et revoilà insidieusement (ou pas), un plaidoyer pour la fracturation hydraulique ! Un de plus après ceux de Mesdames Rachida Dati et Maude Fontenoy … sous la plume de Pascal Brückner que l’on a vu mieux inspiré. Comment peut-on oser enfourcher un tel cheval après la diffusion par Arte de Gasland (2011-2012) Il est assez stupéfiant de voir un « philosophe », un « intellectuel » souhaiter aux Français les maladies, pollutions, dévastations que connaissent tant de comtés voire des Etats entiers aux Etats-Unis.
Recourir en outre, pour satisfaire aux diktats d’un lobby pétro-financier (qui doit présenter de nombreux atouts et moyens de séduction il faut croire !) au subterfuge, au stratagème de la culpabilisation-imprécation jetée à la figure d’un peuple – les Français en l’occurrence – qui est qualifié du quolibet de peureux, frileux … est de la dernière bassesse et procède de ces amalgames faciles et intellectuellement malhonnêtes qui jadis firent tant horreur à l’essayiste en question.
Décidément, il serait bien tentant de pratiquer le même type d’amalgame en étendant la consternation que nous procure la lecture de ce type d’articles au support médiatique qui l’héberge… mais nous nous en abstiendrons bien évidemment !

Avis de décès : Le service public est mort. Le blog, Politiques

Le changement … ben c’était pas maintenant !
Le Monde nous apprenait (le 21 décembre 2011), que la SNCF allait verser 230 millions de dividende à l’Etat et que les universités, celles qui ont été bien converties au capital et à la rentabilité (73 sur 83 et l’on doit dire : « responsabilités et compétences élargies » (RCE) dans le jargon pécressifiant hélas toujours d’actualité en 2014), ont dégagé un « excédent » de 120 millions d’Euros.
Si un service dit « public » engrange des bénéfices d’une telle ampleur sans les réinvestir dans son équipement ou les redistribuer dans les salaires ou par une baisse des tarifs c’est que ni ceux-ci ni les services proposés ne sont destinés au public mais n’intéressent (et c’est bien le mot!) que l’amont d’une hiérarchie (Etat ou actionnaires) que le pouvoir a déclaré primordial d’enrichir.
La notion de SERVICE PUBLIC est bel et bien morte : nous sommes tous des … Européens.

La prohibition (de la prostitution) revient (et les mafias?) Le blog, Politiques

« La prostitution bientôt abolie en France ? »

Appliquer une loi existante exige une volonté et une détermination politique courageuse, souvent aux antipodes de la tapageuse démagogie… certes. En France plutôt que d’appliquer la loi qui permet de faire la chasse aux proxénètes et aux mauvais traitements infligés aux femmes (quel que soit leur « métier » d’ailleurs), on fait une nouvelle loi. C’est toujours ainsi. Mais sera-t-elle appliquée ? C’est fort peu probable si l’on se fie au spectacle du passé récent.
En outre, pour le cas présent, il semblerait que loin de l’élégante solution germanique – avec entre autres des Eros-Centers homologués et encadrés – le puritanisme scandinave séduise la bien pensance française … tout comme lors de la prohibition états-unienne dont on s’ingénie à oublier les effets notoires et dévastateurs : la prolifération et le renforcement des mafias.

Mais…au fait …
Horrible doute ! ne seraient-ce pas celles-ci qui seraient embusquées derrière ce puritain tapage anti prostituées ? Elles auront tout à y gagner les mafias – tout comme les trafiquants d’alcool de l’entre-deux-guerre.
La bêtise moralisatrice autosatisfaite a bien souvent fait le lit des crapules.

Le malaise des « banlieues » Le blog, Les gens

Comme si c’était la faute au chômage, à l’enseignement scolaire, à la TV ou à je ne sais qui. Et l’on glose et l’on invente des solutions et des potions …
Alors que la cause est tout simplement ailleurs : ce qui distingue l’humain de la bête féroce dont il descend est la culture policée qu’il reçoit dès son plus jeune âge de la part de sa famille immédiate. Que celle-ci, pour diverses raisons, réputées honorables ou non, ne puisse plus accomplir cette transmission et nous voilà avec une génération qui retourne « à la nature », à la vraie, pas celle des éco-idéalistes, non la vraie, la méchante, celle des bêtes sauvages.
Mais, à vrai dire, est-elle, cette « nature » sauvage, si différente de l’agressivité commerciale qui ressemble trait pour trait à celle de la horde, la bande, dans laquelle des jeunes gens s’intègrent souvent pour combler le vide affectif et pédagogique laissé par la famille ?
La cause des désordres est bien plus à chercher dans la nature profonde de la bête humaine que dans l’origine géographique des malheureux locataires des très inconfortables immeubles des banlieues.
La petite bête (même humaine), sans éducation, si elle n’est pas formée dès son plus jeune âge demeurera bête de jungle, égoïste, farouche, sans idéal car incapable de dépasser l’immédiat, jamais invitée à dépasser le stade de la pulsion ou du « besoin » dans ce qu’il a d’impérieux et de sauvage, comment pourrait-il en imaginer la maîtrise ou le contournement ?
Ce qui engendrera un être peu soucieux d’abstraction donc peu capable de transcender le « ici et maintenant » absolu de l’animalité profonde : n’oublions cependant pas que c’est également ce qui fait que nous demeurons vivants et qui aussi s’appelle l’instinct.

Haro sur le vieux ! Le blog, Les gens

« Le vieux ! » – Bof c’est un bouc émissaire comme une autre. Tant qu’on n’appelle pas un chat un chat, ça baigne. Le vieux coûte cher, il conduit mal, il râle, il dépense peu et ne produit rien ! … Allons ! Secouons tous en coeur le cocotier ! Quel organe de presse, écrite, parlée webisée fait l’économie de ce superbe « marronnier » ?
Et pourtant il est difficile de faire passer certains messages bien connus, ces statistiques bien vérifiées : le vieux génère infiniment moins d’accidents que le jeune et toutes les assurances le savent bien. Mais non c’est comme avec les 4×4 ; on n’oublie jamais de signaler que c’en est un ; mais par contre pour les coupés ou cabriolets surmotorisés ou autres véhicules de « jeunes fous » aucune mention n’en est jamais faite dans les faits divers, comme de l’âge ou du sexe de jeunes fauteurs d’accidents. De même l’âge d’un vieux – comme la nature 4×4 d’un véhicule – ne manquera jamais d’être cité par les obligeants journaleux à la solde des grands discriminateurs, manipulateurs en culpabilisation et grands fournisseurs de bouc-émissaires.
Et pourtant …
Ce n’est pas l’âge (notez que « jeune » est aussi une infirmité sociétale si l’on croit certains) ou les éventuels problèmes de santé (encore que …) qui sont les plus accidentogènes ! NON ! Appelons enfin un chat un chat :
C’est l’incivisme global qui est de très loin le plus accidentogène – cet incivisme rendu hautement positif – l’incivisme qui ne fait que traduire sur la route sous forme d’agressivité ce qui est par ailleurs dans tous les autres secteurs de l’activité, de la vie culturelle et des moeurs commerciales LA VERTU cardinale de notre univers mental.
J’ai nommé la compétition : le toujours plus.
Qu’il se traduise par le culte de la sacro-sainte « croissance » ici ou par la soi-disant « saine agressivité commerciale » ailleurs c’est cette vertu-là qui justifie de toujours aller plus vite, de ne s’encombrer d’aucun scrupule, de « piétiner » son voisin… de paraître, paraître encore et encore le « meilleur ».

Alors qu’on arrête ces culpabilisations à la mode, toutes ces discriminations au nom de la classe (d’âge ou autre) du groupe social, si faciles, cette incessante recherche de boucs émissaires ! Ce sont les personnes individuelles qui sont dangereuses et non les catégories sociales et approximatives auxquelles elles appartiennent (ou non d’ailleurs) : tous les objets de ces « procès de groupe » que les medias pratiquent jour après jour sans bien s’apercevoir qu’ils sont si peu éloignés du racisme et des discriminations collectives les plus primaires.

Il serait plus qu’URGENT, par contre, de cesser de donner en exemple la crétinisante rivalité-compétition minute après minute dans nos medias, dans chaque facette de notre culture.

Compétition qui n’est que la « guerre de tous contre tous » (comme dit J-C Michéa), cette agressivité totale qui est devenue la vertu cardinale de chacun de nos univers mentaux : entreprise, politique, sport-spectacle (si lucratif !), concours, scolarité, etc. – jusques et y compris, en toute logique, chez les frimeurs de la route qui se comportent là comme ailleurs selon la même et universelle mentalité débile de la compétition.
Non, décidément, la compétition ne grandit pas l’être humain. Vraiment pas.

Conflits d’intérets ? Vraiment ? Le blog, Politiques

En cette époque où l’on commence à peine à s’agacer des tics de langage et expressions à la mode qui se substituent de manière radicale à toute forme de pensée (Lire Matthieu Carlier, « 10 expressions vraiment insupportables », Le Huffington Post, 12 mai 2013) il en demeure une qui échappe la tête haute à cette soudaine prise de conscience de la sottise ou de l’hypocrisie dont ces expressions procèdent : c’est « conflit d’intérêts ». L’actualité s’est certes prêtée à son emploi ces derniers temps.

On déplore çà et là que M. ou Mme Un(e)tel(lle) désigné(e) par les autorités (souvent les plus hautes) se soit retrouvé ainsi à la fois juge et partie dans des instances de conseil ou d’évaluation mais aussi hélas en position de décider ou d’arbitrer alors qu’il ou elle a un pied dans les deux camps.
On voit bientôt les bons apôtres des médias pleurnicher et regretter cette très malencontreuse nomination qui inflige à la sainte victime une situation intenable de « conflit d’intérêts » !

Ben voyons !
Quand, pour avoir pu en être le témoin jour après jour, année après année, on connaît l’énergie dépensée, les magouilles et combines savamment mises au point, les grenouillages ourdis par la pauvre victime en question pour enfin atteindre ce statut où il lui est plus que facile de faire basculer tous les enjeux, toutes les contraintes et réglementations en sa faveur (ou celle de son entreprise, laboratoire, trust, multinationale) pour son profit personnel ou celui de ses copains … on est abasourdi d’entendre proférer cet hypocrite euphémisme.

Le ridicule des Précieuses n’a pas quitté la scène, et il ne tue toujours pas, simplement on est peut-être passé des « commodités de la conversation » à celles de la malversation …c’est un progrès certes. Mais c’est toujours une histoire de fauteuils !

Il n’y a pas de conflits d’intérêts qui tienne il n’y a que des combines, d’âpres rivalités entre intrigants et gens de cour pour atteindre des postes de responsabilité ou des positions d’influence. Positions qui garantissent des réussites et des revenus personnels conséquents. C’est tout, absolument tout.

Le change … MENT ! Le blog, Politiques

On nous promettait le changement, ça n’a pas longtemps donné le change et en outre, aux dernières nouvelles, le change … ment !
Ce qui est dérangeant dans les « affaires » politico-financières de ce début 2013 (juteux scandales pour les medias) c’est qu’elles se jouent sur une toile de fond de « vide parfait », autrement dit qu’elles s’inscrivent dans un contexte dépourvu de toute forme d’idéologie autre que celle du pur profit, de la jungle capitaliste. On voit ainsi le pain (je devrais dire la brioche) des uns être offert en « jeux » aux autres. Le peuple, lui, sur les gradins est sottement figé de stupeur… puis se détendant, devient narquois et admire les nouveaux gladiateurs … en train de s’étriper ? Même pas ! Personne n’élimine personne. Tel accusé d’abus de faiblesse bénificiera d’un non-lieu, tel autre tricheur-menteur-parjure reprendra avant ou après une purge d’inéligibilité son siège de député… tout comme tant d’autres ex-notables ou ex-ministres, d’aucuns diraient, aujourd’hui au Palais Bourbon : « repris de justice » (puisque le mot y devenu invective à la mode).
Premier malaise : on sert « à l’opinion » (traduisez : le peuple) de la distraction éthique et de la rigueur purificatrice pour cacher la misère et divertir ; pour dissimuler surtout la continuité, sous un président paradoxalement « de gauche » et qui ne jure que par la sainte « croissance », de l’inexorable dévastation capitalistique et de la guerre de tous contre tous qui l’accompagne.
Second malaise : si « purge » il y a, celle-ci donne une lugubre impression de réglement de comptes, genre nettoyage interne dont sont si friandes les républiques démocratiquement totalitaires. Mais cette fausse lessive offerte en spectacle ne parvient pas à détourner (encore heureux) le regard d’un peuple que l’on broie jour après jour un peu plus.
Comment réagira-t-il aux prochaines échéances ? Tout est à craindre.

La « Croissance » est une religion Le blog, Politiques

La croissance est une religion … ou une absurdité sur fond de panète épuisée, exsangue.
Coment peut-on encore oser « attendre son retour » ?
Comme le Progrès la croissance est une doctrine et un dogme. Utopies qui furent dynamiques donc purs et fieffés mensonges. Doutons ! Car qui perd le doute perd la foi. Croire c’est ne pas savoir avec certitude. Croire c’est oser douter, choisir ce qui n’est pas imposé par l’évidence, choisir ce qui n’est pas vérifiable. Donc, peut-être, anticiper sur d’autres dimensions du savoir. Se réfugier dans l’univers, ô combien étroit, des certitudes c’est se résigner aux mythes les plus pervers : mythes au nombre desquels il faut ranger ce qu’il est convenu d’appeler l’hystérique « croissance » (le dieu des capitalistes) ou le Progrès humain (le dieu des humanistes) :
L’homme, certes, a progressé en savoirs et en techniques. Sa technologie est redoutable et ses armes, à efficacité égale, sont des millions de fois moins coûteuses qu’au Moyen Age. Sans doute a-t-il parallèlement appris à soigner. Un vaste débat sur la déontologie et la bioéthique pourrait se greffer ici même.
L’humain a-t-il pour autant progressé en termes d’humanité, d’amour fraternel, de charité, de compassion, de connaissance de l’autre et pis, de soi-même, et ce, en toute honnêteté? Il est à craindre qu’il ne faille répondre par la négative.

Quant à la « Croissance » … si seulement on savait ce qui est supposé croître : l’injustice qui enrichit les riches qui font croire aux pauvres qu’ils plument qu’il vont mieux répartir et redistribuer leurs richesses ?

Alors tant qu’à penser … mieux vaut savoir douter et se défier des certitudes et des grandes mystiques comme de la peste. Professer un athéisme militant (autre mystique) c’est avouer son incapacité à assumer le doute. C’est une forme d’invalidité de la pensée.

Si l’homme doit avoir un courage, celui qui fonde tous les autres, tous les avatars quotidiens de sa force profonde c’est le courage de la foi qu’il faut qu’il ait dans l’absence de certitudes.

L’art c’est gratuit ! Bien compris hadopi ? Le blog, Politiques

Hadopi et la protection … du capitalisme.
Car revoilà, malgré la gauche, l’ Hadopi qui cherche à se recrédibiliser : toujours au prétexte de la protection (sic) des artistes bien entendu.

Aux antipodes de cette fébrile et pathétique lutte acharnée contre les arts et pour les marchands et industriels (et surtout leurs actionnaires), cette superbe phrase de Roland TOPOR* : « Le génie ne se vend pas il se donne. »

Tout est dit.

Comment peut-on oser :
1) vivre de son art ?
2) vivre de l’art et du génie des autres … comme le font les « industriels » et …
tant de fripouilles de la culture ?

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*Roland TOPOR, Mémoires d’un vieux con, Wombat, Paris, 2011.

Profession victime Le blog, Violence

Une des formes les plus sournoises de la violence consiste à s’ériger en victime afin de culpabiliser quelqu’un pour une « faute » que non seulement il n’a pas encore commise, mais que très vraisemblablement il ne commettra jamais. Quel confort que de se croire – de se prétendre – toujours malheureux, mal aimé, mal compris !
Que de mal on peut faire ainsi au nom de cette « détresse » permanente ? On blesse en toute impunité à tour de bras sans jamais l’ombre d’un scrupule.
N’est-ce pas le statut ordinaire de l’humain (un engramme de son ADN ?) : se poser en victime aujourd’hui pour mieux faire oublier qu’hier encore il était bourreau… espérant peut-être le redevenir demain.

Violence vive – violence lente Le blog, Violence

A violence, violence et demie …
Le scandale que l’on se complaît à dépeindre en termes de violence physique (proscription des châtiments corporels et passages à tabac) est le visage flatteur d’une cruauté infiniment plus grande. Il légitime, quoi qu’on dise, pense, profère, affiche et spectacularise, toutes les formes de persécutions morales, mentales, psychologiques imaginables…  Pourvu que ça ne laisse pas de traces visibles. Combien de temps a-t-il fallu pour que la loi du silence fasse place à des « aveux » ou des dépôts de plaintes  contre cette mafia de britanniques pédophiles!

Au-delà du silence imposé par l’autorité qui couvre dans le temps et la peur la violence – vive souvent – par abus de pouvoir … il y a toutes ces tortures psychologiques – violence lente – tellement subtiles qu’on n’a qu’à peine conscience que ce sont des tortures tant elles sont diluées dans le temps : c’est bien plus souvent sur le terrain de la vie intime ou sur celui de ce que l’on n’ose à peine nommer « l’intimité du travail » qu’elles s’éploient – humiliations (légères bien sûr mais répétées), intimidations (suggérées et à peine formulées), persécutions (douces, naturellement, et qui alternent avec de fausses récompenses), sollicitude (obséquieuse, étouffante, profondément malveillante dans son exquise « bienveillance ») …

Un cran de plus dans l’abjection et ça s’appellerait « la civilisation » : ce tissu de conventions polies entre les humains qui cautionnent toutes les formes de mutilation du psychisme.
L’homme progresse à pas de géant dans la matière des torts qu’il sait désormais causer à ses semblables.
Que de temps il a fallu pour passer de l’interdiction des violences physiques à la criminalisation des tortures psychologiques (par les entreprises, les conjoints, les parents …) ? Des dizaines de siècles pour que cela entre dans l’ordre du juridique …
et ce n’est toujours pas entré de manière effective dans les moeurs.

Les conditions de la Révolution Le blog, Politiques

Même ceux qui s’opposent au capitalisme et les indispensables instances de spectacularisation qui lui servent de cohorte, d’assise, sont condamnés à recourir à la « comm », la sacro-sainte communication-médiatisation et au statut de star ou « stardom » pour parvenir à se faire entendre.
Les exemples sont abondants : pas de révolte, de révolution, de dénonciation politique sans spectacle et retentissement organisé ; que l’on s’appelle Negri, Cohn-Bendit ou Assange on est condamné à retentir. Toutefois force est de constater qu’il en est qui sont parvenus à demeurer efficaces sans sombrer dans la pipolisation ou le star system : les Anonymous, par exemple, ou ceux dont la police (en accumulant les gaffes) à assuré elle-même, excellemment, la « promotion » et au nombre desquels on peut citer le prétendu « groupe de Tarnac ».
Tous les autres émetteurs de contestation sont relégués au fin fond du web et étouffés par le bruit des myriades de forums et blogs … d’autres encore sont comme paralysés par le paradoxe insoluble : pour exister à la conscience de l’autre, et dénoncer la tyrannie du spectacle aliénant qui fait de vous une marchandise, il faut retentir et postuler pour un écho médiatique.

Ajoutons, que par ailleurs, dans le même temps mais dans un autre monde, les vrais puissants – je ne parle pas des marionnettes bling-bling de la politique spectacle mais de ceux qui en tirent les ficelles – les « very very rich » sont d’une exemplaire discrétion, peu connus, jamais exposés … et si, par infortune, ils le deviennent c’est la fin des haricots (pensons au scandale Bettencourt).

Alors, où peuvent bien se cacher les authentiques anti-capitalistes ? On ne voit que de grands bourgeois bo-bo, maîtres des médias, de la mode, des écrans, de la presse, des arts et de la culture qui pérorent à qui mieux mieux … il en est même quelques uns comme « égarés en politique ».
Où sont les vrais ? Tapis ? Obscurs ? Secrets et discrets ? Embusqués comme les groupuscules « activistes » des années 1970 ? Ou bien …
tout simplement INEXISTANTS ?

Peut-être, pire encore, ne parvenant à échanger et communiquer qu’avec leurs semblables (et à prêcher des convaincus) … ils sont las, lessivés, découragés …
… désespérés de ne plus parvenir à atteindre (ou faire atteindre) le fond du désespoir : le seul déclic, pourtant, de toute véritable révolution.

« Député périmé » Le blog, Politiques

Certes, les élections, en démocratie, sont à intervalles réguliers. Cela procède du plus élémentaire respect de la légalité.
Mais qu’en est-il de la « légitimité » ? Elle ne comporte pas de date de péremption. La pastille ne vire pas de couleur quand le produit est en passe d’être non consommable. Un représentant à la légitimité avariée continue bel et bien d’exercer son mandat … et peut entraîner de sérieuses complications ou intoxications !
Et pourtant qui ne connaît de ces « représentants » du peuple, de ces élus qui, trahissant leurs électeurs et leurs engagements, se pavannent avec morgue le soir même dans une légitimité déjà avariée.

Pondération … qu’ils disaient ! Communication, Le blog

« Pondération »
Quand on voit la notion mathématico-statistique pointer son nez dans un argumentaire tout est dit. Rien n’y sera fiable. Trucage ici, petit ajustement là, lissage de courbe, enfin, pour faire beau …
En clair : rien ne sera mis au service de la recherche de la « vérité ». Tout sera mis au service de la force de conviction (un peu à la méditerranéenne) . Le rhéteur doit convaincre, persuader, faire partager son opinion – quitte à feindre le débat – par toutes les ficelles que l’industrie du discours procure à l’érudit de ces arsenaux.
Foin de l’authenticité, du vrai, du juste. La vérité, si jamais elle survient, ne sera jamais qu’un additif (élégant), qui vient en sus, qui sur-vient, dans le processus mis en oeuvre afin de convaincre et d’emporter la conviction…
Ainsi va également la « démocratie » … et la communication (la « comm »), la pub, la séduction, la drague, le commerce, etc.
Mentir avec talent consiste à bien dissimuler que l’on ment. Le meilleur moyen d’y parvenir n’est-il pas de se la cacher à soi-même ? Parvenir à croire (à se faire croire) que l’on n’est pas en train de mentir doit, dans notre culture, toujours emporter la conviction de l’interlocuteur.
Qu’importe finalement la vérité ? Tout étant relatif, tout se vend, tout se vante ! Tout fait « ventre ». Tout fait fric.

Droit, non-droit… Le blog, Politiques

C’est confusion de croire que le non-droit est strictement opposé au droit. Confusion non fortuite, confusion qui profite à qui impose un ordre qu’il nomme désordre. Car le non-droit et le droit sont assis sur les mêmes bases: ils revendiquent l’un et l’autre une « légitimité ». Qu’est-ce que la légitimité sinon le droit pour le droit d’être le droit ? C’est ce qui fonde le droit. Mais comment ? Il est une illusion qui consiste à croire à un fondement du droit qui serait situé quelque part au-delà, de manière extérieure, hétéronome, en amont du consensus.(… lire la suite)

« Ne travaillez jamais ! » Le blog, Travail

« Ne travaillez jamais ! » écrivait (sur le mur) Guy Debord. Il faut faire sa fête au travail ! Relisons les travaux du groupe Krisis : Manifeste contre le travail, ou encore Louis Marion : Critique du capitalisme et de l’aliénation du travail, entre autres textes proposés sur la même thématique par Palim Psao.
Recroisons le chemin de Moishe Postone et son « Le travail n’est pas à libérer il est à abolir »
Un premier ébranlement du sacro-saint mythe du travail peut être utilement apporté par le spectacle très juste bien qu’américano-comique de Nigel Marsh dans le cadre des conférences deTED :« La plupart des gens travaillent longtemps et durement dans des emplois qu’ils détestent et qui leur permettent d’acheter des choses dont ils n’ont pas besoin et qui servent à impressionner des gens qu’ils n’aiment pas. »*
On lira enfin, autre éclairage, mêmes conclusions : Le Travail, non merci ! par Camille Dorival, préface de Bernard Gazier, éditions Alternatives économiques.

*« Most people work long, hard hours at jobs they hate that enable them to buy things they don’t need to impress people they don’t like. »

L’écologie n’est pas une science – heureusement ! Le blog, Mimétismes

Un colloque interroge le statut de l’écologie dans les mentalités : « L’écologie est-elle une science ou une religion ? » (Voir l’article de Bérengère Hurand dans Le Nouvel Observateur – Le Plus )…
Pour ce qui est du religieux et de la sacralité, du « numineux » qu’inspire la « Nature » c’est bien difficile en effet de se faire une opinion tranchée.
Mais pour ce qui est de l’appartenance épistémologique il n’y a pas photo. En tout cas pas pour ce qu’il est convenu d’appeler « écologie » dans les médias, dans les sphères économiques et politiques : tous ces discours « écologiques » sont sans la moindre exception de nature prescriptive et souvent culpabilisateurs donc nourris à une axiologie voire à des séries de choix éthiques.
Que serait une science dont les résultats seraient des prescriptions et des diktats ? Un code moral de plus.
Une science décrit son objet. Qu’ensuite de ces résultats et descriptions on déduise de bons et de mauvais comportements du point de vue de l’Humanité ou de notre chère planète quoi de plus normal et intelligent … mais ce n’est pas la science qui prescrit, et donc qui s’expose à ce qu’on enfreigne ses lois !
L’écologie n’est pas une science… à moins que …

A moins que l’on réattribue le nom « écologie », qui serait bien mérité, à toutes les sciences qui se préoccupent du milieu, de son évolution, de ses mutations.
Ce qui supposerait bien entendu, par voie de conséquence, que l’on trouve un tout autre nom pour les discours des prescripteurs politiques; mais aussi pour les harangues des Cassandres, imprécateurs passionnés ou simples et sympathiques tireurs de sonnettes d’alarme.

Tuons pour la paix… ben voyons ! Le blog, Violence

Le plus sidérant dans notre genre humain c’est l’effroyable bonne conscience qui accompagne chacune de ces actions agressives, violentes, belliqueuses que nous accomplissons. A croire l’humain on pourrait penser qu’il n’est jamais meilleur artisan de la paix, de la sérénité, de la joie et du bonheur que quand il marche au combat ou élabore de machiavéliques mécanismes conduisant à des affrontements épouvatablement destructeurs.
« Vous êtes de la trempe dont on fait les héros »… et autres éloges de la violence servile font les ravages que l’on sait. On ne peut tuer et penser en même temps semble-t-il.
Lugubre illustration :
Et pourtant le nazillon de Norvège (pays du célèbre « Cri ») se voit offrir par le tribunal cette tribune insespérée où ses « pensées » pourront faire vitrine et inspirer de putatifs épigones.
Et voici le pathologique crétin transfiguré : d’assassin il va (com-)paraître victime voire porte-parole incompris de la xénophobie ordinaire, sauveur d’une civilisation menacée qu’il entend protéger, défendre malgré elle des périls extérieurs.

« C’est la route qui tue ». Vous êtes sûr, la route ? Le blog, Violence

Encore un mythe : La route nationale n° N « a encore tué », titre la presse régionale… et de déplorer le comportement des conducteurs. Or tout bien observé, le journal lui-même entretient et participe de la vision fataliste voire résignée de ce qui n’est que pure action irresponsable. Les esprits faibles sont ainsi cautionnés dans leur violence ou leur ferveur (« auto- »)destructrice – laquelle est renforcée par les chantres de l’agressivité.

Oui cette belle et bonne agressivité dont on fait tant l’éloge en maints milieux économiquement corrects. Cette agressivité dite « positive » par les commerciaux, les sportifs, les coaches en « force de vente », les Etats et leurs « Ecoles (Grandes) de la Compétition sacrée ». Agressivité et compétition : les seuls idéaux, les seules valeurs, finalement, de ceux « qui en ont » … c’est ce qui fait les vrais « bosseurs, ceux-là qui font marcher la planète ! Les bons, les puissants, ceux à qui on est supposé vouloir ressembler !

Ajoutez à ce détonnant mélange une pincée de « fronde » toujours réputée synpathique en France, (traduction automobile : « les limitations c’est que pour les cons qui ne savent pas conduire », un nuage de débrouillardise (dite « système D » : « car moi je suis le plus malin et je te passe devant »), saupoudrons de « légitimité » à bon compte : « on est en République quoi! » et vous obtenez ce subtile mélange français tout de morgue, d’intolérance, de sottise, de stupidité(*) irrespectueuse tant des hommes que des machines. Vous avez l’automate automobiliste. La bête ainsi façonnée est sûre d’être parfaitement conforme au moule.

Alors elle est lâchée sur la route… cette « route qui va encore tuer » dira la presse, comme toujours, trop pressée pour réfléchir.

(*mot dont l’origine est bien à rechercher du côté de « stupeur »)

L’oubli de l’art fait accéder à la beauté Communication, Le blog

Et s’il n’était de talent qu’oublié ou inaperçu ?
La transparence est une forme d’oubli qualifié, admis, entraîné.
La faculté du talent est de se faire oublier dans l’insistance même de son être-là. Sa « perfection », en quelque sorte.
Une  » présentification » opérée et réussie doit faire oublier ce qui l’opère, ce qui « présentifie ». L’oubli du geste, de la « maîtrise », du faire, finalement l’oubli de l’art fait accéder à la beauté ; c’est toute la différence entre le talent et son absence.

Cocooning Le blog, Les gens

Où l’on voit, par ce vocable, le péjoratif se substituer à une valeur réputée centrale voire déterminante pour la vie entière et le bien de ses proches : assurer une caverne confortable et sûre à soi-même et à ceux dont on a la charge. Il faut vraiment avoir oublié que la nature est « naturelle » donc hostile et prompte à reprendre ses droits pour oser tourner en dérision cette préocccupation première : survivre. Préoccupation qui traduit dans la géographie l’instinct initial : cet instinct qui fait qu’on vit un peu plus de quelques heures et qu’on appelle l’instinct de conservation.
Le foyer, le home, la grotte, c’est l’expression de la conservation de la personne, et donc de la race humaine. S’en gausser, c’est s’abîmer dans le désir de risque et d’aventure pour le seul plaisir de la gloriole bravache et sans la moindre nécessité.
Tandis que le travail mis au service de la vie est beau, grand, estimable, la vie si elle est sacrifiée au travail comme exposition au risque, comme aventure délibérément choisie pour son danger n’est plus que turpitude dégénérée ou inconscience devant la mort. Dans tous les cas ce sont deux pôles opposés qui s’affrontent. Quelle faiblesse de l’âme et de l’imagination il faut pour en venir à souhaiter le danger, l’aventure, alors que pendant des milliers de millénaires l’homme s’est appliqué à s’en préserver.

Le cas Eva Joly Communication, Le blog

Eva JOLY – Qui faut-il plaindre, la malheureuse femme politique ou les médias ?

Il est rare d’entendre autant de commentaires xénophobes et sexistes.
Ce n’est pas de la pitié pour Eva JOLY qu’il convient d’éprouver mais de la honte pour tous ces humoristes, chansonniers, journalistes bien « français » qui, jour après jour, s’en sont pris non pas à ses idées, à ses choix, à son programme … MAIS à son accent, à son physique, à ses lunettes, à ses origines !

Imagine-t-on la même attitude de dénigrement systématique (cautionnée par les rires gras de tous les complaisants Français que nous sommes) être tolérée si cela avait été à l’égard d’une personne d’origine maghrébine par exemple ?

On n’y coupera pas. Diable d’homme ! Le blog, Mutations

Le diable, mais chacun sait que rien de tel n’existe, bien heureusement, le diable, donc, aurait dit « fais ce que tu veux de ton intelligence pourvu que tu en fasses quelque chose — quoi que ce soit, peu importe ! »
Je ne vois pas quoi d’autre ajouter pour décrire l’humanité.
Si c’est possible – et ce, aussi contestables qu’en puissent être les conséquences – l’homme le fera un jour ou l’autre :
le virus incurable, la toute grosse bêtise nucléaire, le clone interdit … ou révéler et diffuser les scènes les plus choquantes imaginables … on n’y coupera pas.

Au plaisir de … tuer Le blog, Violence

On lit, çà et là, que l’odieux assassin, à la vie et aux méfaits duquel « on » vient de mettre fin, souffrait d’un « plaisir de tuer » (*)… ou autres remarques équivalentes.
L’existence même de ce propos est effrayante. Car il implique, en creux, que l’on peut tuer SANS plaisir !

Mais qui donc tue SANS plaisir ?

Si l’on excepte les métiers de boucherie (mais il ne s’agit pas d’abattre des êtres humains) je ne vois qu’une réponse : les soldats du contingent, les « appelés » à qui l’on donne l’ordre de tuer sous peine de passer en cour martiale et d’être à leur tour exécutés.
Ceux-là n’ont très probablement pas de plaisir à tuer.

Tous les autres cas imaginables ne sont pas exempts d’une certaine forme de bonne conscience voire de plaisir de vengeance, de justice, de devoir et autres justifications pleinières… quand la jubilation vicieuse n’est pas plus clairement de la partie.
Même les bourreaux de certaines nations, en service commandé, qui ont, quoi qu’on pense, choisi leur « métier » …
Même les certainement fort louables accompagnements des derniers moments (ou euthanasie médicalisée) comportent une part de bonne conscience induite par le soulagement indéniable apporté à la victime d’atroces souffrances.

(*)Stéphane Bourgoin interview au Parisien dont il faut savoir qu’il a rejeté le présent article sur le fond (voir remarque ci-contre)

Retentir : le terrorisme moderne Communication, Le blog

Le terrorisme moderne ne tient, c’est connu, que parce qu’il peut retentir. Pour ce faire il joue sur trois aspects :

La psychose : car les media génèrent et entretiennent le retentissement mondial.

L’inadmissible : car le hasard ne choisissant pas ses victimes est inadmissible (ce facteur est le déterminant exclusif du terrorisme – tout ciblage des victimes fait entrer la violence dans une autre catégorie telle que « assassin », « guerrier », « malade mental » …).

La bonne conscience dite aussi : « juste cause » qui se pose au-dessus de toute dimension éthique, de toute morale, de toute pudeur, de toute charité, de toute dimension humaine affective.

C’est cette dernière qui permet de revendiquer trois horreurs conjointes (autosatisfaites et, partant, comblées) :

La Gloire. La gloire d’être néfaste.

L’approbation sacrée.  La complicité de l’instance divine supérieure : le hasard – plus sacré que tous les dieux est le Hasard.

La fascination. Cet émerveillement devant l’atroce que les médias organisent en façonnant l’opinion, assurant dès lors un ascendant absolu sur l’imaginaire collectif. En effet, celui qui est parvenu à fasciner les maîtres de ce monde (les maître de l’imaginaire, les « journalistes ») est supérieur à toute autre forme d’humanité.

Le remède serait-il à chercher dans un silence mat des medias qui cesseraient dès lors de « faire leur métier » ? Eh oui.
Car l’autre solution qui s’appelle « l’aptitude collective au tragique » est hors de portée.
Il s’agirait d’atteindre à une perception généralisée du hasard (d’une aptitude au tragique) une « accepation » de l’insécurité fondatrice du monde. Qui le peut ?

Le « retour du religieux » … entend-on partout Imaginaire(s), Le blog

Faut-il avoir été sourd et aveugle pour ne pas en avoir perçu la marque toujours aussi forte à travers les dernières décennies … celles qui s’auto-proclamaient « laïques » ou « païennes » ou « libérées » quand ce n’était pas « frivoles » (avec un pudique frisson d’émotion) alors qu’elles s’ancraient plus profondément encore que les générations précédentes ne l’avaient fait dans une métaphysique brute de décoffrage. En vrac on conçoit bien que cela concerne aussi bien les nationalismes, les utopies matérialistes (ou autres) de la guerre ou de son aprés-guerre, que les flower children ou les sectes du New Age. Jamais le religieux d’une part et le sacré d’autre part n’ont été aussi prégnants*.
En quoi le religieux serait-il en train de revenir ?
L’islam « radical » donne du fil à retordre aussi bien aux économistes qu’aux brigades de sécurité ? Les autres intégrismes fascinent ou dérangent ? Les sociétés « secrètes » l’étant de moins en moins, elles font parler d’elles – paradoxe amusant ? Les sectes sont prêtes à s’enrichir sur le dos des gogos et pigeons divers ? Oui, certes. Rien de bien neuf dans tous ces aspects du religieux (même si, pour le coup, le sacré y perd un peu son âme).
Religieux qui n’en revient pas , religieux qui ne revient pas du tout car il n’est jamais parti. Il est le moteur imaginaire fondateur de l’idéal républicain le plus laïc, le plus strict, le plus vigoureux : déchoir, démériter dans ses fonctions républicaines équivaut toujours à commettre un péché, à s’exposer à être « dégradé ».
L’imaginaire, il est banal de le rappeler, est bien le même.
Mais alors, question : à qui cela profite-t-il de faire croire à ce « retour » d’un religieux que l’on serait soi-disant parvenu à tenir à distance comme on le faisait des loups jadis autour de la ville ? A qui cela profite-t-il ? Nul ne sait ou bien c’est une autre histoire sur laquelle il faudra nous bientôt revenir.

*A cet égard, on relira utilement, entre autres ouvrages sur le sujet : OTTO Rudolf, Le Sacré, Payot, 1949 – réed 2001

Indignation (s) Imaginaire(s), Le blog

Ne faut-il pas s’indigner devant cette déferlante d’indignations ? Chacun sait comment la dite mode est advenue. Mais trop c’est trop : au point de perdre toute crédibilité et de n’être plus qu’une soupape de plus qui permet de « tolèrer » tout et n’importe quoi en parfaite bonne conscience, de perpétrer et perpétuer les mêmes injustices dans une civilisation où, c’est indéniable, flagrant même, les inégalités profitent au plus grand nombre.
D’où ce consensus mou qui s’est substitué au débat que la campagne électorale aurait pu susciter. Hélas.
De là aussi ces effarouchements de bigottes qui découvrent (enfin ?!) que l’on invite les gamines à se déguiser en petites putes dès le plus jeune âge pour finir brisées dans des concours de Miss de la consommation universelle… et de s’indigner ! Ce qui permet de continuer à faire ses petites courses rue Bonaparte l’i-phone collé à l’oreille !
De là encore ces tentations référendaires où l’on offrirait les vilains chômeurs paresseux en pâture aux gentils nantis : haro ! sur les pauvres et les démunis, lâchez les chiens le lynchage peut commencer.
De là enfin le « dérapage », bel euphémisme, de l’élection sur la pente plébiscitaire …
Indignez-vous, si ce monde vous convient et si vous n’avez rien de mieux à faire … et pendant qu’il est encore temps.

Délit d’opinion : les historiens au chômage Le blog, Politiques

Les historiens sont au chômage, l’Etat se charge de tout.
L’Etat écrit l’Histoire officielle et prévoit les sanctions destinées à ceux qui n’y souscriraient point !
Force est de constater que même si c’est, en l’occurrence, pour la meilleure des causes (veiller à ce que l’on ne gomme pas les atrocités et crimes collectifs des guerres ethniques), l’Etat s’arroge le droit d’ECRIRE, d’édicter la vérité historique.
Pourtant, de par le monde et ce dans tout le spectre géopolitique des totalistarismes de droite comme de gauche, les cruels enseignements de cette pratique et de ses funestes effets ne manquent pas.

Toute tentative d’écriture d’une histoire officielle est curieusement toujours accompagnée d’un arsenal de dispositifs d’intimidation pour en imposer la diffusion. On en a la preuve, ici encore : sanctions pour qui nierait …
Il est lugubre que cet injustifiable recours au « délit d’opinion » soit mis au service de la « reconnaissance » universelle des persécutions racistes dont un peuple a si longtemps été la cible.

Mais que voulez-vous … la France se croit toujours au-dessus des « lois naturelles » et de la « morale universelle »… elle donne des leçons à tous les Etats, ce n’est pas nouveau. Elle légifère aujourd’hui et ce avec la plus louable des intentions (qui oserait le nier ?) sur la « Vérité » historique des peuples de la planète et ouvre ainsi – nul hélas ne s’en est ému craignant de passer pour politiquement incorrect – toute grande la porte à l’instauration officielle, « quasi-naturelle », du plus odieux des chefs d’accusation qu’un Etat puisse instaurer : LE DELIT D’OPINION.
Que c’est dommage ! Cela sert-il vraiment, dans le cas présent, la cause d’un peuple qui a déjà tant souffert ?

Frappés par la fougue Imaginaire(s), Le blog

Excès de vie, excès de mort : frappés par la fougue.
L’excès de vie (fanatisme, hystérie, engouements et passions) est orienté vers un seul but : la mort.
Inversement, l’excès de mort, goût de la destruction ou de l’auto-destruction (hystérie morbide, culpabilisation, etc.) est entièrement tourné vers la survie, voire même vers un goût immodéré de la vie.
Un goût qui, pour autant, n’est pas assumé comme tel. L’excès conduit, c’est bien connu, à son contraire. La mesure, elle, conduit à l’accomplissement du même par le même.
Ainsi la mesure du monde est-elle celle-ci : un axe continu dont les étapes sont inimportantes qui va de la mesure à la démesure. C’est tout. ?
Non.
Par delà on croise, dans l’Histoire, de jeunes fougueux tels Pic de la Mirandole, Isidore Ducasse, Champollion et quelques autres infréquentables car morts trop jeunes, on ne sait rien ou si peu de ce qu’ils étaient et ce, quel que fût leur grand œuvre.
Quant au petit œuvre, c’est-à-dire leur être, il demeure absent de ces grands travaux, l’être savoureux dans toute sa confusion, sa lenteur, ses doutes sa capacité forcément moyenne à la réalité, cet être-là fait défaut à l’image qu’on peut avoir d’eux.
La fougue a dû les tuer. Ils furent tous comme « frappés par la fougue ».
On relira Georges Bataille, La littérature et le mal, le passage sur Michelet

Emetteurs, émetteurs, émetteurs … Communication, Le blog

Comme il est fascinant d’émettre. De produire en cercles concentriques des effets de sa propre création. Publier, rayonner, parler dans un micro et diffuser sur les ondes à l’entour.
Emission radio, émission spermatique, même tension orgasmatique, même plaisir de la rétention, des préparatifs qui précèdent le « spectacle ». Intense. Qui sait y résister ?

La multiplication des instances de publication, le grand nombre des livres et émissions radiophoniques fait qu’on n’a comme récepteurs, destinataires de fait que les « intéressés » eux-mêmes en leur « milieu », en leur périphérie (on dit aussi « tribu » pour faire « in »). La civilisation des média ne prêche que des convertis. Les polémistes n’existent qu’en se cautionnant entre eux. On parle de communication, de médias, d’information alors qu’on ne voit et n’entend que radotage, confirmation de chacun dans ses positions grâce à des chahuts, des tapages, des brouhahas qui excluent, occultent, couvrent d’autres chahuts et tapages, en abîme …
La mer à traverser pour rencontrer quelqu’un de différent est désormais trop grande. On ne rencontre plus que ses semblables. Ceux qui crient le plus fort contre « racisme et exclusion » sont ceux qui le pratiquent le plus intensément en ne sortant jamais de leurs sacro-saints réseaux d’amis ou d’influences.
L’essentiel est de « communiquer » surtout quand on n’a vraiment plus rien que ce soit à se dire.

Double sens ? Communication, Le blog

Tout ce qui a un sens a forcément deux sens. Au moins !
Chaque chose signifiée est, existe et, à la fois, est signifiée. La singularité d’un sens est une pure aporie.
C’est ce que laisse deviner Bachelard à propos du mythe de Jonas — mythe dont on sait par ailleurs qu’il est quasi-universel — quand il dit « Comment toutes ces images auraient-elles un sens si elles n’avaient un double sens ? » (La terre et les rêveries du repos). C’est assez vrai de tout ce que l’homme dit, pense, manipule et communique ; vrai de toutes les élans, engagements et croyances des humains.

Le cancre (étymologie) Imaginaire(s), Le blog

Le cancre se comporte comme un crabe, il va de travers et se dirige vers là où il ne regarde pas. Il rayonne, cancer, s’étale, s’étoile comme le vers latin ou le palindrome. Car cancer, cacrinus, cancrum sont tout un.
La gangrène aussi y puise sa source, étoilement néfaste qui gagne et fait aller de guingois.
Les cancres sont séduisants toujours, ils vont de travers, ils ont une mauvaise influence, ça les rend bien entendu irresistibles.
Le cancre fascine.

Le « Petit Journal » dérange ? Communication, Le blog

Il dérange ? Tant mieux ! La bonne question : pourquoi le Petit Journal de Canal + dérange-t-il autant ? Nuirait-il à la bonne conscience de ceux qui, jusqu’ici (en douce ?), pratiquaient la même chose (la « bidouille ») en toute impunité sans que jamais quiconque osât commettre le péché suprême, quasiment un blasphème, de s’en émouvoir ?
Le Petit Journal serait-il bel et bien l’empêcheur de « bidouiller » en rond ? Pourtant, tout comme les chansonniers ou les caricaturistes traditionnels, il force le trait. Mais mais mais, pas n’importe quel trait ! Nuance : qui est, ici, le principal sujet de la caricature ? Ne pas se tromper …
Outre les politiques et les « pipeul », ici, ce sont AUSSI les « vrais journalistes encartés » qui sont l’objet de la moquerie. Et comme ils ne se prennent pas pour de la crotte de chien, ces chers professionnels de la « Parole et de l’Image », nombre de courtisans-journaleux se sont sentis visés quand le Petit Journal s’est mis à plagier, avec une saine et systématique exubérance, leurs méthodes (parfois douteuses). Quoi de moins étonnant, dès lors, que de voir cette coterie sans humour, réclamer le « lynchage » de Yann Barthès (comprenez : retrait de sa « carte de presse » laquelle est adoubement suprême de la caste).

Le bon effort de l’écoute Communication, Le blog

La communication est toujours meilleure quand l’effort est fourni par celui qui écoute que lorsque c’est celui qui parle qui adapte sa pensée à l’image qu’il se fait de l’autre.
En effet, l’écoutant, par son effort envers l’écouté, engendre des catégories nouvelles dans sa tête et, de ce fait, ou il s’élève (croissance de sa conscience en complexité) ou il ajoute à son savoir propre(croissance en diversité).
Tandis que si le locuteur fait l’effort il procède alors à une réduction, une condensation, simplificatrice et parfois condescendante, de sa pensée qu’il tente de mettre en conformité avec l’idée qu’il se fait des capacités d’intellection de son auditeur.
Quant à la traditionnelle théorie du compromis, là aussi, elle conduit à l’échec car si chacun fait la moitié du chemin on n’a fait aucun progrès et ce qui faisait l’originalité de la pensée n’a pu être communiqué.
Bien sûr, en tout cela il ne s’agit que de « pensées fortes » et rares, pas des pseudo-pensées qui nourrissent nos chaleureux (et indispensables) bavardages « phatiques ».

Cinéma : A l’ancienne ! Communication, Le blog

Un siècle pour en arriver là ! Un siècle ou presque d’incessants progrès : son, parole, couleur, grand écran, stéréophonie, Dolby surround … Tout ce temps à parfaire la technique cinématographique !
Pour en arriver là !
Pour en arriver à la déferlante des litanies : « Dujardin, The Artist », « Dujardin, The Artist » voire même « The Artist, Dujardin ».
Comment s’y prendre pour analyser cette prime à la régression ?
La question n’est pas de savoir ce qu’apporte le muet noir-blanc. Mais de savoir ce qu’il enlève ? Affrontons la dure réalité : on accorde désormais la prime à une esthétique de la mutilation.
Notre civilisation du surplus progresse ainsi en régression, elle jouit en se mesurant aux excellences d’antant, en affrontant dans un règlement de compte d’adolescent un oedipe bien mal digéré.
Le risque, certes, a été pris et récompensé par les industriels endimanchés des galas. Un beau jour, le verdict tombera. Dans la rue, un niais dira que le roi est nu, ou, autrement dit : les cornichons ne sont pas bons comme ceux d’autrefois – ils ne sont que … « A l’ancienne » !

Eradiquer la pensée personnelle à tout prix Communication, Le blog

Brouiller, toujours brouiller.
Les maîtres du monde à venir seront ceux qui seront parvenus à préserver la faculté de penser. Leurs esclaves seront ceux qui, par tradition culturelle, ne sauront plus faire fonctionner que leur émotivité. Soumis aux émotions imposées: toutes de nature visuelle ils n’auront plus la hauteur de vue que permet la lecture critique d’un document simple du type « lettres noires sur papier (écran) blanc ».
Ils ne liront – et encore – que des fouillis de lettres perdues dans un océan de couleurs, de trames, de motifs, la bousculade de marques et de signes qui ne disent sinon rien de plus qu’ils sont – tous également – importants. Ce qui n’a pas le moindre sens. Ce que nous offre déjà la « superbe et coûteuse » collection « Découverte » de Gallimard ou encore l’inextricable fouillis de certaines pages du web.
Il n’est qu’à observer le conformisme à l’œuvre dans la presse « pour enfants » ou « pour jeunes ». La pensée y est inversement proportionnelle aux impressions de fond, tramages et textures qui, à force, occultent le texte imprimé, enivrent la réflexion, étourdissent la pensée.

La même remarque vaut pour la musique d’ambiance qui, de mièvre qu’elle était dans les années soixante – règne de la « musac » – est devenue si abrutissante qu’on en abrège ses courses dans les supermarchés pour aller compléter ses achats en des lieux plus calmes où l’on puisse penser, choisir, désirer et se souvenir de ce qu’on est venu chercher.

Quitte à perdre des ventes ce siècle préfère éradiquer avant tout la pensée personnelle. C’est, de toute évidence, la priorité des priorités.

Légitimité Le blog, Politiques

Il importe de bien connaître nos résignations en matière de violence, de responsabilité et de liberté de décision : c’est-à-dire et de manière inverse quelles sont les légitimités diverses des objets, des récepteurs des délégations de toutes natures que nous sommes amenés à pratiquer.
Car rien, jamais, ne fondera le droit du droit : la légitimité bien en amont de celui-ci est ou n’est pas, elle ne se « fonde » pas.
Pas plus que rien ne prouvera jamais – mise en abyme similaire – que signifier puisse, en soi, avoir un sens ou mieux, même, que l’existence du sens ait un sens.
Ainsi sans la légitimité le droit n’a aucun droit de cité et c’est chose bien frivole que de s’en prétendre ou le défenseur ou le dépositaire.

Ces lendemains qui chantent … Le blog, Politiques

Aujourd’hui, demain d’hier, est arrivé.
L’heure est donc venue de se poser la question : comment voulez-vous qu’ils chantent ces lendemains alors qu’aujourd’hui leur a volé la musique ?
Après nous le déluge ? … Ou bien un peu avant ?

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Des conforts Le blog, Le fragment

Que la vie est difficile !

Si j’écris sur une table noire au soleil, je n’ai pas mal aux yeux. Mais la table est brûlante. Si j’écris sur une table blanche c’est l’inverse. Je ne vous parlerai pas des tables grises ou beiges, elles cumulent les deux inconvénients. Le confort devrait-il donc me venir d’un jeu de points de vue? Selon que je déciderais de voir dans le compromis d’une demi-teinte l’éblouissement atténué ou la chaleur moins cuisante. Inconvénients ou avantages – fromage ou trous – verre à moitié vide … Ou encore : désir ou besoin ?
Heureusement le réel échappe au confort comme il échappe aux relations entre les humains, donc à nos discours. Il est, et ce indépendamment des lieux de compromis auxquels l’homme attribue une qualité : ce minimum de représentation obligée, que l’homme s’impose, le discours ne peut être que de l’entre-deux, de la tiédeur, du compromis, du beige-gris-rose…
Lisse, flou, moelleux, douillet…. infiniment moyen comme l’humain.

Buvard

C’est étrange, il y a tant à dire sur la notion de buvard.
Je retiendrai ceci : un buvard est un objet qui vous fait passer le temps à le chercher partout pendant que sèche l’encre.
Sans la quête vaine du buvard le temps semblerait bien long tandis que sèche l’encre. Faut-il ajouter que nombre de pensées subtiles et d’authentiques trouvailles ont surgi dans ces moments-là ?

Objectif confort

Etre objectif n’est jamais qu’un problème d’échelle du collectif. L’objectivité correspond au degré de conformisme maximum.

Misanthrope ou asocial ?

Si tu ne veux pas avoir besoin du monde fais en sorte que le monde n’ait pas besoin de toi. L’inverse aussi est très juste.

Si tu ne veux pas que le monde ait besoin de toi ignore-le et passe-toi de lui le plus possible.

Ceci est un présent : Offrons-nous le présent !

Le monde vit dans l’insatisfaction permanente. Je dis « le monde », enfin, « notre » monde. C’est-à-dire moderne et occidental.
Au cours de l’année, l’homme pense « vivement les vacances ! »
En vacances il s’ennuie ferme et pense « vivement la rentrée ! »
A ce train-là pourquoi pas « vivement le tombeau ! »
Qui sait encore regarder le présent pour en jouir ? Pour le connaître en tant que présent, pour ce qu’il est, pour rien en particulier. Il est cependant si facile de se laisser happer par ce train où vont les choses et d’adopter cette posture de permanente frustration à l’égard de tout, d’indifférence au présent, et de finir par tourner le dos à la seule chose qui soit jamais : le présent.

Des buts … pour quoi faire? Le blog, Le fragment

Méfiez-vous des buts

Méfiez-vous des buts. On se donne un but dans la vie, puis, un jour on l’atteint. Alors, il ne reste plus qu’à se tourner vers la raison. Elle fournit des raisons… de vivre.
Et c’est bien triste. C’est bien triste d’avoir des raisons de vivre. Pour ma part, je préfère vivre sans raison.
Le seul but qui vaille la peine d’être poursuivi c’est celui qui, une fois atteint apporte la démonstration de l’inanité des buts.
Ce but-là atteint, on sait que la seule voie est une forme d’errance ou plutôt d’habitation équivalente des possibles. C’est ce que j’appelle l’acceptation. C’est en fait très difficile, et nul n’en est capable.
Et moi ? Qui suis-je donc pour en parler ?

Alors, en définitive, on se donne de tout petits buts… tout de même. Ceci dit, rien à voir avec le grand but ultime, absolu, exclusif dont je parle ci-dessus. Les petits buts rappellent fort opportunément l’inanité des buts sous toutes leurs formes.

Tactique et stratégie

La stratégie consiste à savoir quand et comment perdre une bataille. La tactique s’évertue à les gagner toutes – quitte à perdre la dernière.
Tant de tacticiens étouffent ainsi les visions efficaces des stratèges et font que d’innombrables entreprises et projets n’apparaissent plus que comme de tapageuses stratégies d’échec.

De l’inutilité

Affirmons d’emblée, avec modestie, que : nous sommes ici pour penser de manière non rentable, non quantifiable, afin de parvenir à vivre, au monde, ici et maintenant, mais sans s’y perdre. Il s’agira ici de penser donc de s’exclure délibérément de l’utilité, de l’économique, du profitable, de l’échange quantifié.
Il s’agira de ne pas penser la quantité, ni la nature, mais pourquoi pas ? … de tenter de penser la pensée elle-même.

Sur place exubérant

Le monde ne progresse pas il fait du trempoline.

Progrès : choix ou choix du non-choix ?

Peut-on (encore) « choisir » le progrès ? A-t-on jamais pu ne pas choisir le progrès ?

Vivre par procuration

Les intellectuels vivent par procuration : au travers de l’art, des systèmes, des ludismes de la signifiance, dans l’illusoire noblesse de tous les métalangages.
Les bourgeois non-intellectuels vivent plus chichement au travers du paraître simple, celui que donne l’argent et « l’avoir l’air » (bon marché) de certaine aisance matérielle, du bagout et du vêtement.

Le global … et alors ? Le blog, Le fragment

Le global et … le banal

Enjeu : faire surgir à la conscience que le banal, ou ce qui est réputé tel, ne l’est pas et qu’il faut le goûter.
Que de délices dans la régularité au sein d’un cosmos chaotique ! Quel prodige que deux jours puissent se suivre et que des motifs se laissent identifier, semblables comme ceux d’un feston qui ondule.
Saint Benoît l’avait bien compris qui posait une règle afin qu’elle puisse faire relief sur le désordre, sur l’aléatoire du monde.
Qu’il est difficile de percevoir les éléments de la permanence sous le stochastique ! Pourtant, paradoxalement, la banalité en la matière consiste à dire que la routine est la règle et le hasard l’accident.
Quelle cécité affligeante que celle qui détermine nos modernes aventuriers à fuir l’ennui de leur train-train ! Qui sait encore apprécier la rareté du quotidien ?
Il faudrait écrire un livre : Plaidoyer pour le banal. Y montrer comme la chose est en soi fantastique et comment la règle avec force fait relief sur fond de chaos et d’accident.
Sans doute, j’en dois faire la concession, la régularité que je prise ici n’est-elle, elle-même, qu’accident, fragment et segment si elle s’installe un peu en une tortueuse randonnée au travers du divers, de l’incohérent du global.

Détail, global…

Le relatif c’est l’intelligible, la petit bouchée prandiale.
Le global c’est l’immangeable, l’insécable, l’embarras, l’indigeste.
Est relatif le détail, la norme et le quotidien.
Est globale la peur, la terreur, ou le monstre.
L’horreur, elle, ne provient de rien, de rien qui soit perçu comme tel, rien en particulier, c’est-à-dire que ça peut être absolument tout. L’horreur absolue. L’effroi incoercible.
Il faut ici, bien entendu, réintroduire l’irréconciliable conflit « peur vs panique ».

Global, fractal ?

Ce n’est pas le réel qui est un objet fractal bien sûr ce sont ses représentations. La démarche de la connaissance moule forcément dans une grille fractale les poupées russe de nos concepts et représentations : nous les appelons peut-être épistémés.
Le réel n’est pas un objet, il n’est pas fractal, il est global, quel besoin aurait-il de détails.

Simple et double

Singulier, tout de même, tous ces jeux qui se jouent de nous : le singulier est fort, le pluriel est faible. Le singulier est universel, il est vrai, le pluriel est divers, multiple, varié, non fiable, incertain. Le pluriel paraît, par contre, bien réel, évident, connu de tous.

De l’Un au divers, du Tout au multiple, du global lisse au détail rugueux…
De Dieu unique aux diables plus que doubles infinis de Dieu (mon nom est légion dit Satan) …
foi ou raison ?
philosophie ou religion ?
chagrin et consolation

Hirondelle

Heureusement, les êtres qui ne conçoivent pas le bientôt, ne peuvent concevoir le jamais.
L’hirondelle dont l’accès à son nid avait été interdit par la porte de la grange (si rarement fermée) en serait morte de chagrin.

Fragments et petites fiches Le blog, Le fragment

Classer ? Non

Il ne faut pas classer les objets (articles de journaux par exemple) que l’on archive. Il suffit de les numéroter selon la chronologie ordinaire de la vie, dans l’ordre de leur découverte.
A une autre étape, il est toujours possible d’en faire un répertoire raisonné fondé sur des descriptifs succincts. On peut alors classer ces « fantômes », dans tous les sens du terme, selon les emplois et les buts poursuivis.
Les catégories mentales changent avec les âges de la vie, l’emploi que l’on fait des notes et sources diverses que l’on a accumulées, aussi… alors il faut laisser l’objet concret libre au sein d’un archivage arbitraire qui ne doit rien qu’au temps qui passe.

Au lecteur calligraphe

Il faudrait pouvoir indiquer à chaque partie ou chapitre de l’œuvre le mode d’interprétation souhaité par l’auteur – un peu comme l’on fait en musique. Certains passages seraient à lire avec frivolité, d’autres avec gravité, d’autres encore seraient allègres ou soucieux. Il conviendrait de s’adresser à des interprètes qualifiés, talentueux et sensibles… en un mot à des lecteurs « calligraphes » sachant lire avec nuance comme on le dit de « lire avec lenteur ».

Fragments, fragments … et fiches

Fragments, fragments.
Des fiches au cahier, c’est l’ordinateur qui permet de tout manipuler, réorganiser. Alors, désormais, sur un cahier, grande redécouverte, la chronologie sera respectée dans un heureux désordre thématique.
C’est bien ça aussi, ça ressemble presque à la vie.
Et ce n’est guère plus sérieux.

Des fiches : la brièveté condamne à la nuance

Depuis des dizaines d’années qu’il écrit sur ces fiches il s’efforce de faire tenir chaque pensée sur, au maximum, trente-quatre lignes (dix-sept sur chaque face)
Imbécille discipline ?
C’est, bien au contraire, une excellente discipline.
Cela rend efficace. Clair. Cela interdit les concaténations infinies et non souhaitables dont rafolle toute philosophie-système. Interdites également les hiérarchisations abusives.
Cela permet, tout au contraire, de juxtaposer ou de maintenir longtemps en état de juxtaposition équivalente des notions qui se flétriraient si elles venaient à être trop tôt structurées, opposées et ordonnées.
Surtout, et c’est très important, l’exigence de concision, donc de précision dans l’expression des notions conduit à une rigueur extrême dans le choix des vocables.
Ce n’est pas un paradoxe : la brièveté condamne à la nuance et, contre toute attente, garantit contre la caricature.
On me dira bien :
- En voulant, à tout prix, faire tenir votre pensée sur un recto-verso de ces petites fiches, vous bridez celle-ci.
- Mais non ! Ce n’est pas la pensée qui est bridée, c’est la tentation de l’expliciter à l’infini. La tentation d’en rajouter, de diluer. La plupart du temps la fiche n’est même pas couverte bien que la pensée soit parfaitement exprimée. Et ce aussi subtile et difficile soit-elle. Comme quoi.
Comme quoi l’expression est une forme de la pensée mais elle n’en est pas la seule. Là encore, on voudrait ordonner selon une chronologie, voir des antériorités, une forme de hiérarchie, là où il y a interaction et activité globale et simultanée de l’esprit.

Notes et travaux

Fut le temps des fiches où l’on voulait et pouvait reclasser les idées à la main. Posséder l’étendue des faits ou parcelles d’idées sous les yeux. Maintenant, le coupé-collé informatique donne l’illusion de cette même mobilité mais on a perdu la synthèse que peut accomplir l’œil humain qui parcourt une grande table où sont étalées de petites fiches.
Est aussi — mais sans doute, là, est-ce la maturité qui parle — un possible passage au « cahier » qui préserve la chronologie et fige les bribes dans le temps et non dans les thèmes dont elles procèdent et qui peuvent varier avec les phases et étapes de la vie : il est vrai qu’on est sûr du temps qui passe, les thèmes, eux, ma foi, que valent-ils ? Le cahier, en fait, est modeste car il ne prétend pas à l’universel, au vrai, comme le font les fiches qui feignent de se prêter à tous les usages, donc à une édification permanente, durable dans sa convertibilité, donc éprise d’absolu.
L’adolescence, elle aussi, peut privilégier le cahier car, à cette époque de la vie, tout paraît unique et lié au temps qui passe et apporter tant de nouvelles et riches données sur le monde. Le « cahier retrouvé », plus tard, procèdera de la modestie avec laquelle on se prend à considérer toute chose. Le séquencement relativise ce côté universel que le fragment « généraliste » revendique.
Demeure encore cette autre possibilité, bâtarde, à laquelle je souscris parfois et qui consiste à dater des fragments qui sont par ailleurs susceptibles de se mouvoir dans l’ensemble de l’œuvre, hors œuvre, dans l’œuvre – ne renonçant pas à l’absolu tout en se repérant par rapport à ses moments de surgissement.
Au fond, qu’importe ?
Erreur, cela importe.

Le fragment : dentelles et jours

Dentelles pour qui contemple, jours pour qui pénètre
Le fragment est un éclat : a chipping quelque miette ou bribe abstraite d’un tout… La chose, dit-on, est « fragmentaire » ou peut, à la limite, s’en donner l’air. C’est, sans doute, un objet différent de l’œuvre courte ou très courte qui est, elle, autonome, close, self-contained, self-sufficient : qui se contient toute entière dans une autonomie proclamée.
Les aphorismes ne sont probablement pas plus des fragments que les nouvelles de la littérature ou les essais de la philosophie. En toute rigueur, le fragment est introuvable hormis par une approche documentaire paléographique et historique.
L’œuvre intentionellement inachevée (comme chez Kafka) ou délibérément laissée en suspens tant dans son amont que dans son aval (comme l’est le Ethan Brand de Hawthorne qui aurait pu être un roman) peut néanmoins être dite comme tendant vers le statut de fragment. Or, me voici, ici, comme tant d’autres auteurs de pensées en apparence décousues aux prises avec la définition de ces oeuvres minuscules hors statut.
Je serais tenté, si je savais que le lecteur a appris préalablement de Bachelard toute l’immensité intime que l’on peut y mettre, de les appeler « miniatures ». Ouvrages ciselés, finement et délicatement conçus et réalisés, portes innombrables vers des infinis que chacun porte en lui : dentelles et jours. Dentelles pour qui contemple, jours pour qui pénètre.

Nu

Et si mes notes et fiches, au lieu de se diluer dans un grand texte qu’elles auraient nourri, n’étaient en attente que du finissage qui leur donnerait les ailes subversives de l’aphorisme. Construction méticuleuse, taille savante et appliquée puisqu’elle entend se passer de ciment et de crépi. Edifice qui renonce à un manteau de convenance tant le matériau consiste et s’épanouit dans toutes les dimensions.
Qui se passe de peau ne craint pas la lèpre.

Le zinc… du café du commerce

La sagesse … ni niaise, ni folle, du café du commerce. Souvent contradictoire, presque toujours paradoxale, et surtout bien trop lucide pour se réclamer du « gros bon sens ».

Intimités et confidences Le blog, Le fragment

Monstre

Quelle horreur ! Je vis avec un personnage de fiction. Moi.

Citations

Une citation est une idée dont on est bien content qu’un autre se soit dévoué pour la formuler avant vous. Ainsi on ne pourra pas vous reprocher de l’avoir eue.
On ne vous demandera pas de la justifier. Tout au plus pourra-t-on vous suggérer de l’illustrer ce qui – convenez-en – dévie le trait de l’adversaire.
Toute citation est bel et bien une sorte de bouclier.
Sans guillemets nulle autorité. Avec, c’est d’emblée et presque sans contestation que l’on se permet d’avoir raison.
La pensée pour tous budgets

Idées … du jour

Les idées sont comme les œufs si elles ne sont pas du jour elle sont difficiles à accomoder… encore que …on puisse les reconditionner.
Ainsi de certaines notes, que l’on a prises, vieilles et bonnes encore, comme en poudre. Il suffit juste de les humecter un peu.
Les fraîches idées du jour peuvent parfaitement en découler et leur devoir beaucoup finalement. Ces vieilles idées ont, malgré leur pulvérulent, au fond d’elles quelque chose de moelleux et riche, comme le désir, elles véhiculent un petit frémissement d’incertitude profondément troublant et voluptueux.
C’est très probablement lié au risque de les perdre en les formulant mieux, risque d’en atténuer l’ampleur digressive dans le moment même de l’extase qui les voit paraître.
Paraître ou ressurgir ? Sait-on ?

Pigeon

— « Pourquoi avez-vous donné un coup de pied dans le pigeon. Il ne vous avait rien fait. »
— « Justement. Il ne m’avait rien fait. Au fond, personne ne fait jamais rien à personne et c’est bien ça qui est insupportable. »

Journaux et débordements

Journal intime, journal de bord, journal de débords… L’anglais diary mène vite du latin dies à diarrhée où l’écriture logorrhée vient finalement, par l’effort qu’elle exige, remettre de l’ordre dans la colique : ainsi, le journal « intime l’ordre », puis enfin, il impose le silence à la tête devenue folle.
Un journal de bord est une chose. Un journal vraiment intime n’est jamais qu’un fiévreux désert.

Intimes

Curieuse cette expression : « Il y a quelque chose entre elle et lui! » alors que justement ce que l’on signale par celle-ci est que parfois il n’y a plus le moindre millimètre de tissu.

Intensité ou durée ? Excès de vie, excès de mort

L’excès de vie (fanatisme, hystérie, engouements et passions) est orienté vers un seul but : la mort. L’excès de mort, goût de la destruction ou de l’auto-destruction (hystérie morbide, culpabilisation, etc.) est entièrement tourné vers la survie, voire même vers un goût immodéré de la vie. Un goût qui, pour autant, n’est pas assumé comme tel. L’excès conduit, c’est bien connu, à son contraire. La mesure conduit à l’accomplissement du même par le même. Ainsi la mesure du monde est-elle celle-ci : un axe continu dont les étapes sont inimportantes qui va de la mesure à la démesure. C’est tout.

Réinventer l’égoïsme

Battre en brèche, il le faut vraiment, les culpabilisations plastronantes et réinventer enfin l’égoïsme, le vrai, l’amour de soi : donc la fierté, la dignité et, partant, la solidité.
Voilà les conditions permettant d’établir, de fonder un point de départ certain, repéré, lisible et repérable de l’extérieur.
Ainsi la personne peut aller et venir. Rencontrer l’autre sans pour autant s’identifier à lui, sans se perdre, s’y abîmer ou craindre de le faire. Enfin sera établi le pouvoir de se rencontrer non par errance, par devoir ou sous la contrainte mais bien par désir ! A partir de soi. Pour cela il faut un « soi ». La chose, curieusement, semble se perdre dans l’étourdissement et la fébrilité : confort conforme.

Soyons sérieux

Laurence Sterne écrit « Le sérieux, c’est un mystérieux comportement du corps qui sert à cacher les défauts de l’esprit »
J’ai dit ailleurs et je maintiens que le sérieux est ce deuil que l’on porte de soi-même de son vivant. Cette tristesse que l’on a de savoir que l’on n’est déjà plus, qu’on s’est immolé, abîmé dans la sottise et le conformisme du tourbillon des hommes.
Quoi de plus figé qu’un homme sérieux ?

Vraiment pas sérieux : Le lièvre et la tortue ou l’illogisme littéraire

Je ne pense pas qu’ils soient bien nombreux ceux qui ont osé commettre le blasphème qui consite à contester le bien fondé des fables de M. de la Fontaine. Plus particulièrement de ce monument d’anthologie qu’est « Le lièvre et la tortue ».
Toute l’histoire nous montre deux êtres qui partent ensemble pour le même concours avec des armes sinon des méthodes et des idéaux différents. L’un prend le plus court chemin et s’y tient. L’autre non. Il folâtre dit-on. Eh bien… tout cela est bel et bon et à trop folâtrer on s’attarde, cela est vrai. Encore eût-il fallu que cela servît la morale de l’histoire. Or que dit le fabuliste en conclusion ? Il dit que le lièvre court pour rattraper le retard pris au départ. Mais le bougre de lièvre, nous a-t-il montré plus tôt est bel et bien « parti à point » – arrivé à point, cela il ne l’est certes pas.
Il fit tant et tant pour tromper l’ennui induit par ce pari stupide qu’il en a perdu de vue le but, soudain devenu futile. Il a par conséquent changé de fidélité. Quel est son tort ? D’avoir changé de fidélité ? Certes non. Son grad tort est de s’en être avisé, de se raviser et d’entrer à nouveau en lice.
En aucun cas on ne peut lui faire le grief de n’être pas parti à point.

Pérenne … et bien exigu Communication, Le blog

Expression : Pérenne.

Observer, dans cet âge à l’hallucinante fugacité, où les choses réputées solides et durables s’envolent comme fétus, délaissées par la frivolité des contemporains, l’usage qui est fait de ce vocable jadis si lourd de sens qu’il en était effrayant : « pérenne ».
« Pérennité » nous écrasait du haut de son angoissante éternité. Aujourd’hui on entend ces vocables employés à tout propos, à longueur de journée radiophonique pour désigner des objets dont la durée de « vie » n’excédera pas quelques mois voire quelques semaines. « Pérenne » ne signifie plus désormais qu’une des allures de l’éphémère.

Sans doute, et c’est une signe, l’imaginaire de ceux de nos contemporains qui se sont érigés en détenteurs des discours, ne parvient-il plus à envisager une éternité plus durable que cette minuscule échelle qu’ils imposent à leur auditoire et qui convient à leur étroitesse.

… en stage, en stage, en stages … Le blog, Travail

Untel donnait des cours de « lutte contre le crétinisme ambiant »  (si, si  – tout le monde n’est pas modeste ! Pourtant là où ça se passait  ce n’était pas du luxe !).

Résultat : les crétins, un à un, ont quitté la salle, puis abandonné le cours définitivement. Crétins ils désiraient rester.  C’était bien évidemment leur droit.

Ils étaient persuadés qu’ils « perdraient leur temps » à ces exercices de décritinisation … de regard exfoliateur aux antipodes de cette autre  pédagogie qui les adaptait si bien à ce réel complaisant et qui les nantissait de certitudes et de garanties de s’enrichir.

Ils ne pouvaient perdre leur temps à réfléchir ou à contester, pire : douter et soupçonner ! Ils auraient perdu leur temps ; ce temps, si précieux pour leurs futurs exploiteurs.

Depuis, ils sont en stage, en stage …                                                 en stages …                     jusqu’au chômage.

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