Classer ? Non

Il ne faut pas classer les objets (articles de journaux par exemple) que l’on archive. Il suffit de les numéroter selon la chronologie ordinaire de la vie, dans l’ordre de leur découverte.
A une autre étape, il est toujours possible d’en faire un répertoire raisonné fondé sur des descriptifs succincts. On peut alors classer ces « fantômes », dans tous les sens du terme, selon les emplois et les buts poursuivis.
Les catégories mentales changent avec les âges de la vie, l’emploi que l’on fait des notes et sources diverses que l’on a accumulées, aussi… alors il faut laisser l’objet concret libre au sein d’un archivage arbitraire qui ne doit rien qu’au temps qui passe.

Au lecteur calligraphe

Il faudrait pouvoir indiquer à chaque partie ou chapitre de l’œuvre le mode d’interprétation souhaité par l’auteur – un peu comme l’on fait en musique. Certains passages seraient à lire avec frivolité, d’autres avec gravité, d’autres encore seraient allègres ou soucieux. Il conviendrait de s’adresser à des interprètes qualifiés, talentueux et sensibles… en un mot à des lecteurs « calligraphes » sachant lire avec nuance comme on le dit de « lire avec lenteur ».

Fragments, fragments … et fiches

Fragments, fragments.
Des fiches au cahier, c’est l’ordinateur qui permet de tout manipuler, réorganiser. Alors, désormais, sur un cahier, grande redécouverte, la chronologie sera respectée dans un heureux désordre thématique.
C’est bien ça aussi, ça ressemble presque à la vie.
Et ce n’est guère plus sérieux.

Des fiches : la brièveté condamne à la nuance

Depuis des dizaines d’années qu’il écrit sur ces fiches il s’efforce de faire tenir chaque pensée sur, au maximum, trente-quatre lignes (dix-sept sur chaque face)
Imbécille discipline ?
C’est, bien au contraire, une excellente discipline.
Cela rend efficace. Clair. Cela interdit les concaténations infinies et non souhaitables dont rafolle toute philosophie-système. Interdites également les hiérarchisations abusives.
Cela permet, tout au contraire, de juxtaposer ou de maintenir longtemps en état de juxtaposition équivalente des notions qui se flétriraient si elles venaient à être trop tôt structurées, opposées et ordonnées.
Surtout, et c’est très important, l’exigence de concision, donc de précision dans l’expression des notions conduit à une rigueur extrême dans le choix des vocables.
Ce n’est pas un paradoxe : la brièveté condamne à la nuance et, contre toute attente, garantit contre la caricature.
On me dira bien :
- En voulant, à tout prix, faire tenir votre pensée sur un recto-verso de ces petites fiches, vous bridez celle-ci.
- Mais non ! Ce n’est pas la pensée qui est bridée, c’est la tentation de l’expliciter à l’infini. La tentation d’en rajouter, de diluer. La plupart du temps la fiche n’est même pas couverte bien que la pensée soit parfaitement exprimée. Et ce aussi subtile et difficile soit-elle. Comme quoi.
Comme quoi l’expression est une forme de la pensée mais elle n’en est pas la seule. Là encore, on voudrait ordonner selon une chronologie, voir des antériorités, une forme de hiérarchie, là où il y a interaction et activité globale et simultanée de l’esprit.

Notes et travaux

Fut le temps des fiches où l’on voulait et pouvait reclasser les idées à la main. Posséder l’étendue des faits ou parcelles d’idées sous les yeux. Maintenant, le coupé-collé informatique donne l’illusion de cette même mobilité mais on a perdu la synthèse que peut accomplir l’œil humain qui parcourt une grande table où sont étalées de petites fiches.
Est aussi — mais sans doute, là, est-ce la maturité qui parle — un possible passage au « cahier » qui préserve la chronologie et fige les bribes dans le temps et non dans les thèmes dont elles procèdent et qui peuvent varier avec les phases et étapes de la vie : il est vrai qu’on est sûr du temps qui passe, les thèmes, eux, ma foi, que valent-ils ? Le cahier, en fait, est modeste car il ne prétend pas à l’universel, au vrai, comme le font les fiches qui feignent de se prêter à tous les usages, donc à une édification permanente, durable dans sa convertibilité, donc éprise d’absolu.
L’adolescence, elle aussi, peut privilégier le cahier car, à cette époque de la vie, tout paraît unique et lié au temps qui passe et apporter tant de nouvelles et riches données sur le monde. Le « cahier retrouvé », plus tard, procèdera de la modestie avec laquelle on se prend à considérer toute chose. Le séquencement relativise ce côté universel que le fragment « généraliste » revendique.
Demeure encore cette autre possibilité, bâtarde, à laquelle je souscris parfois et qui consiste à dater des fragments qui sont par ailleurs susceptibles de se mouvoir dans l’ensemble de l’œuvre, hors œuvre, dans l’œuvre – ne renonçant pas à l’absolu tout en se repérant par rapport à ses moments de surgissement.
Au fond, qu’importe ?
Erreur, cela importe.

Le fragment : dentelles et jours

Dentelles pour qui contemple, jours pour qui pénètre
Le fragment est un éclat : a chipping quelque miette ou bribe abstraite d’un tout… La chose, dit-on, est « fragmentaire » ou peut, à la limite, s’en donner l’air. C’est, sans doute, un objet différent de l’œuvre courte ou très courte qui est, elle, autonome, close, self-contained, self-sufficient : qui se contient toute entière dans une autonomie proclamée.
Les aphorismes ne sont probablement pas plus des fragments que les nouvelles de la littérature ou les essais de la philosophie. En toute rigueur, le fragment est introuvable hormis par une approche documentaire paléographique et historique.
L’œuvre intentionellement inachevée (comme chez Kafka) ou délibérément laissée en suspens tant dans son amont que dans son aval (comme l’est le Ethan Brand de Hawthorne qui aurait pu être un roman) peut néanmoins être dite comme tendant vers le statut de fragment. Or, me voici, ici, comme tant d’autres auteurs de pensées en apparence décousues aux prises avec la définition de ces oeuvres minuscules hors statut.
Je serais tenté, si je savais que le lecteur a appris préalablement de Bachelard toute l’immensité intime que l’on peut y mettre, de les appeler « miniatures ». Ouvrages ciselés, finement et délicatement conçus et réalisés, portes innombrables vers des infinis que chacun porte en lui : dentelles et jours. Dentelles pour qui contemple, jours pour qui pénètre.

Nu

Et si mes notes et fiches, au lieu de se diluer dans un grand texte qu’elles auraient nourri, n’étaient en attente que du finissage qui leur donnerait les ailes subversives de l’aphorisme. Construction méticuleuse, taille savante et appliquée puisqu’elle entend se passer de ciment et de crépi. Edifice qui renonce à un manteau de convenance tant le matériau consiste et s’épanouit dans toutes les dimensions.
Qui se passe de peau ne craint pas la lèpre.

Le zinc… du café du commerce

La sagesse … ni niaise, ni folle, du café du commerce. Souvent contradictoire, presque toujours paradoxale, et surtout bien trop lucide pour se réclamer du « gros bon sens ».