Le rap ou les nouveaux marchés contestataires

Distinctions entre rap et jazz.

La musique contestatrice qui dans les années 1960 sera représentée par le rock se donnera un nouveau porte drapeau dans les années 1980 : le rap. Les arguments qui seront tenus envers le caractère contestataire voire révolutionnaire de cette musique seront les mêmes que ceux tenus sur le rock : musique agressive, pratiquée par la jeunesse symbole de tous les changements charriant avec elle de nouveaux comportements.
Christian Béthune[22] décrit essentiellement en trois points la filiation entre le rap et le jazz. Quelques rappeurs sont fils de jazzman, mais ont aussi une autre filiation qui : « s’esquisse dans les noms de guerre que se choisissent volontiers les rappeurs : Jazzy, Jeff, Jaÿ-Z ». Cette parenté se retrouve aussi « au détour d’une rime, dans le corps d’un vers, le nom d’un jazzman célèbre ou moins connu, émerge en oblation fugace ». Enfin : « nombre de musiciens circulent sans états d’âme de la scène du jazz à celle du hip-hop, sans souci des étiquettes : c’est par exemple le cas du pianiste Carlos McKinney, qui peut aller rejoindre Puff « Daddy » Comb après avoir tenu le clavier chez Elvin Jones ».
Ces arguments montrent la difficulté de trouver des liens purement esthétiques entre rap et jazz. Si : « le rap formule à sa manière un non-dit déjà implicite dans le jazz », c’est une virtualité refusée par le jazz, tout comme elle refusera le rock, virtualité bien connu des jazzmen : « certes, le rock (et ses dérivés) est déjà dans le jazz des origines. Mais comme une virtualité connue du jazz et refusée, dédaignée. Ou ironiquement utilisée ».[23]
La distinction entre le rap et le jazz est à chercher sans doute dans les conditions mêmes de sa création. La fin des années 1970 aux Etats-Unis voit la naissance, grâce aux mouvements menés pour l’égalité des droits dans les années 1960, d’une classe moyenne noire ; dans le même temps la crise économique et la politique de réduction des dépenses sociales conduite par Ronald Reagan, empêche une majorité de la population noire d’accéder à la société de consommation dont elle pensait pouvoir jouir comme les blancs.
La paupérisation des noirs, conjuguée à la frustration d’accéder à la consommation transgressive des blancs, mènera en grande partie à comprendre l’esthétique du rap.
Tout comme le rock, le rap reprendra le rythme attaché au système néocapitaliste à savoir le rythme binaire, isométrique, celui du temps nécessaire à la nouvelle société de consommation avec cependant des paroles plus violentes, en apparence plus contestatrices que celles des mouvements post-rock (punk, hard rock…).

Fond et forme du langage dans le rap

Les paroles se distinguent par leurs formulations qui semblent en soi être une contestation : insulte, argot, apocope sont autant de signes qui, selon Christian Béthune, montrent leurs origines noires et par conséquent leurs liens avec le jazz : « Une fois de plus, cette scénographie de l’obscène et ses manifestations dans la tradition afro-américaine n’ont rien à envier aux paroles les plus osés du rap contemporain ».[24]
Quelques réserves sont à émettre sur ce point puisque les chansons populaires n’étaient pas exemptes d’argots ou d’insultes, pensons aux chansons paillardes. De plus, dès l’invention du phonographe, l’utilisation du langage populaire avec son argot, ses insultes et ses apocopes sera récupérée dans les chansons d’Aristide Bruant.
Cette langue « obscène » ne semble pas neuve, surtout si l’on songe aux poèmes de François Villon qui mêlent langage savant et argot de l’époque, métaphores osées et acrobaties syntaxiques.
Les formes langagières du rap ne sont, par conséquent, pas en elles-mêmes neuves, toutefois le fond qui vise à mythifier la violence semble réellement nouveau. Cette « esthétique de la violence », ou cette « gangsta culture » où : « la voie de la délinquance ou du crime, c’est également la seule perspective possible intéressante qui semble s’offrir aux protagonistes des rimes du rappeur »[25] permet à la gauche libérale de revivre ses vieux rêves de violence ou de larcins romantique.
Ces fantasmes font aujourd’hui partie de l’inconscient de classe de la gauche libérale-libertaire née de la fauche du surplus américain liée au plan Marshall : « Un : la fauche. Deux : d’un surplus. Trois : pour la frime. Triple composante de la lucidité marginale, de l’acte initiatique à la société de consommation, de la symbolique d’accès à l’affairisme (…) de la France ludique, libidinale et marginale qui va s’épanouir dans le capitalisme monopoliste d’État (…) La bourgeoisie veut se cacher ce qui est inavouable : cette marginalité ludique et libidinale, ce n’est pas bien beau ».[26]

Le rap : une marginalité paradigmatique du système libéral

Tout comme le rock qui fut très fortement critiqué par la droite de morale victorienne mais regardé d’un œil bienveillant par une partie de la gauche, celle qui formera la nouvelle couche moyenne et qui se servit du rock pour liquider les anciennes valeurs morales qui s’opposaient au libre marché, le rap sera décrié par la droite, mais acclamé comme véritable musique révolutionnaire par une partie de la gauche qui verra dans ce mouvement les nouveaux combats à mener pour libérer l’homme des carcans de l’ancienne société : « L’imaginaire qui soutient les courants du Rap officiel est, de ce point de vue, particulièrement révélateur. De là, le rôle central que l’industrie du divertissement assigne à cette nouvelle forme de prédication dans le processus de soumission intellectuelle de la jeunesse moderne »[27].
Dès lors, le contenu des paroles contestatrices envers le pouvoir (État, police), « le rapport de la plupart des rappeurs à l’autorité étatique résolument critique »[28] doit être compris comme un jeu gagnant-gagnant. D’un côté, une bourgeoisie libertaire gérant le procès d’animation en subventionnant[29] ou en entendant complaisamment des critiques émises par des rappeurs déguisés en animateurs de la société de consommation qui en tirent largement profit : « la tendance générale est à l’ultralibéralisme. Si les rappeurs votaient aux élections, sûr qu’ils pencheraient plus pour Alain Madelin que pour Arlette Laguiller »[30] ; de l’autre une bourgeoisie libérale gérant le procès de production de l’ensemble de ces nouveaux marchés de la contestation. Le rock avait ses codes, le rap aura les siens. Ces codes devront pousser plus loin la logique mercantile en assumant complètement la logique idéologique du système libéral. Ainsi, tout un ensemble de marchandises seront créées selon cette logique en permettant à chacun, et plus particulièrement à la jeunesse, de pouvoir vivre entièrement dans une culture de rébellion et d’affirmation de soi.
Cette culture du rebelle ne trouvera pas seulement un écho dans le rap mais dans l’ensemble de la musique inauthentique. Ainsi chacun peut choisir son icône rebelle Madonna ou Eminem, 50 Cents ou Nirvana, trouvant ainsi des modèles permettant de s’habiller, de manger, en un mot de consommer, mais aussi de penser selon la logique capitaliste. Le rappeur 50 Cents participera avec d’autres rappeurs et stars de toutes sortes à la publicité ayant comme slogan : « I am what I am », « dernière offrande du marketing au monde, le stade ultime de l’évolution publicitaire, en avant, tellement en avant de toutes les exhortations à être différent, à être soi même et à boire Pepsi. Des décennies de concept pour en arriver là, à la pure tautologie. JE=JE »[31]. On ne s’étonnera pas que ces artistes en rébellion possèdent leur marque de vêtements, de parfum, d’aliments, en un mot, toute une industrie.

Rentables icônes

Certes, il ne faut pas s’acharner à enlever à la musique inauthentique toute valeur, certaines chansons passent l’épreuve du temps. Sans doute faut-il y voir une captation plus particulièrement réussie de l’air du temps. Certains rappeurs, comme certains rockeurs sont sûrement sincères dans leur démarches et croient remettre en question l’ordre établi, tout comme les étudiants de Mai 68 pensaient qu’avec Adorno, ils auraient le Capitalisme jusqu’à la mort. Ils ne savaient pas qu’ils participaient à la logique capitaliste et qu’ils allaient devenir: « les rentables icônes de la société de consommation ».[32]
Car la logique de l’économie libérale a une finalité idéologique : la destruction de ce qu’Orwell appelait la « common decency », elle s’appuie pour cela sur un ensemble de relais idéologiques mondialisés dont la musique inauthentique est le fer de lance. Cette musique populaire inauthentique permettra : « l’extension à toutes les sphères de la société – à commencer par les médias – d’un esprit de contestation permanente des « valeurs bourgeoises » dont chaque brillante intuition se révèle invariablement n’avoir été que la simple bande-annonce des figures suivantes de l’esprit capitaliste ».[33]