Au commencement était le Verbe et le Verbe n’était pas Dieu. Mais alors pas du tout.
Enfin, après bien du mal, bien des ajustements le Verbe fut dieux. C’est à cette équipe qu’il confia une bonne partie des tâches de création. Cinq grandes étapes venaient d’être franchies au terme d’innombrables éternités quand il convoqua les dieux et leur dit de s’unir car l’union fait la force : ils y consentirent – quoi qu’il leur en coûtât et d’un commun accord ils furent Dieu.
Le Verbe dit alors « Ecoute mon Dieu, encore un effort, au travail, il manque quelque chose dans cette création, examine-la, fais une étude, suivie de propositions, établis un projet et surtout un phasage méticuleux. Revoyons-nous quand c’est prêt. C’est quand tu veux, c’est moi qui t’appelle. »
Le temps passait. Il passait, à dire vrai, plus ou moins bien car il n’avait pas encore été très bien défini. Il n’était encore qu’à l’état d’ébauche. Pendant ce temps, Dieu n’en finissait plus de concocter des plans et des projets et des schémas et des croquis et des idées et des esquisses qui s’empilaient dans tous les recoins de l’Univers qui n’étant pas encore en extension était particulièrement exigu.
Le Verbe s’impatientait : « Dis-donc mon Dieu que fais-tu de toutes tes journées ? Je ne vois rien arriver de ce que je t’ai demandé il y a si longtemps. Il me faut ma sixième étape.
Dieu lui répondit agacé « Scrogneudieu ! je suis déjà vieux, harassé, fourbu et tu me tarabustes pour que je crée des choses dont je n’ai même pas idée ; regarde tous ces cartons, honnêtement, ça ne vaut pas un clou, bon pour le Néant, et encore, je suis sûr qu’il n’en voudrait pas.
Pour se débarasser, Dieu avoua qu’il travaillait en ce moment sur un projet de créature. C’est vrai qu’une création sans créature ça fait un peu vide. A se demander d’ailleurs en quoi ça peut bien être une création. Le Verbe feignit d’être intéressé, voire même satisfait et dit « C’est bien ça. Une créature, très bien, c’est ça. Continue ! »
Et Dieu de se remettre au travail. Il fit et refit sans jamais se décider à vraiment garder quoi que ce fût qu’il eût produit.

De retour, le Verbe lui tapa sur l’épaule : « Dis-donc tu en gâches du matériel ! » Dieu lui fit observer qu’il avait le Verbe un peu trop haut et qu’on ne faisait pas d’omelette etc.  » La tension montait. Le Verbe préféra restait coi.

Dieu fit valoir que vieux comme il était il n’avait peut-être plus la main très sûre en effet. Qu’au pire ce n’était pas un crime s’il remisait quelques projets dont on aurait pu tirer un bon parti contre quelques modifications.
Il faut bien le reconnaître ce n’était plus l’entrain d’autrefois quand la commande avait été passée. Mais jamais satisfait de quoi que ce fût, sans réel découragement, le goût n’y était plus.

Et, l’âge aidant, Dieu sentait la maîtrise lui échapper. Mais le Verbe ne voulut rien savoir. Toutefois sentant son Dieu grincheux il s’éloigna le laissant cuver son grand âge, sa grogne et ses faux prétextes.

Pourtant des créations le Verbe en avait vu d’autres et des pas mauvaises mais c’était autrefois dans d’autres conditions. Le Verbe se remémorait : tandis que d’autres dieux se fatiguaient pour ne finalement déposer que de minables brevets tout à fait mineurs comme « le vent » par exemple, Yaveh – c’était un brillant sujet alors – avait déjà inventé « l’air »; quand ils déposèrent la vague, lui inventait la mer et c’était toujours ainsi. Il était le meilleur de sa promotion, incontestablement.
Mais ça lui était monté à la tête et les relations avec le Verbe n’étaient pas des meilleures, parfois même elles devenaient particulièrement tendues. Quand il était agacé, ému, il se mettait à bafouiller : et comme il ne créait que par le Verbe, si l’on peut dire, il en résultait des « bavures », tout dans une création est dans le nom qu’on lui donne.
Or ce jour-là, justement, le Verbe avait convoqué Dieu pour qu’il lui présentât le dernier objet de sa nouvelle création : il lui suffirait de nommer celle-ci pour que, le Verbe aidant, elle prenne forme aussitôt. De la performance de cet acte d’énonciation dépendrait la qualité du produit.
Dieu prit sa respiration et… bredouilla lamentablement une affreuse créature à peau ni velue ni lisse, sans queue, avec quatre pattes mais n’en utilisant que deux… sitôt créée la voici qui se jette sur le Verbe, s’en empare, lance des bordées d’invectives à l’entour tant et si bien que Dieu se mit à suffoquer… Yaveh s’extirpe de la masse des dieux et si l’union fait la force la débandade sauve qui peut. Une partie des autres se réfugièrent en Olympe où ils parvinrent à se déguiser en nuages, en foudre, en bestioles de tout poil.
La créature demeurée seule se mit à saccager tout ce qui se trouvait à sa portée. Comme elle ne parvenait pas à se saccager elle-même et qu’elle commençait à s’ennuyer fermement elle vomit le Verbe qu’elle avait englouti et lui demanda de lui dire quel était son nom. Le Verbe qui ne se méfiait pas commit l’irréparable : il dit le nom et ce faisant créa instantanément un double de la créature. Les deux êtres se partagèrent le Verbe et le dévorèrent. N’ayant plus rien d’autre à faire elles commencèrent de se quereller puis, de guerre lasse, elles décidèrent de s’admirer, puis de proliférer, à l’infini, pour enfin se dire qu’elles étaient toutes le Verbe. Elles se réunissaient régulièrement en des lieux où elles faisaient silence pour mieux s’écouter parler d’elles-mêmes et, dit-on, l’homme adorait Dieu…

Renaud Zuppinger © 2009