Un courant d’air me pousse, me malmène et finalement me fait m’engouffrer dans la Librairie de la Cathédrale. Il prend sous mes yeux un à un les livres, les feuillette, les secoue. Mes yeux ne regardent plus. Le vent secoue les livres de plus en plus vite de plus en plus fort. Il les secoue, plusieurs à la fois, comme avec frénésie. Je m’agrippe aux livres, ils se débattent. Je les retiens ils se libèrent quand enfin, soudain, brutalement cesse le violent courant d’air.
Déséquilibrés les livres s’effondrent sur le carrelage, grelottent un instant puis se brisent au sol en milliers de lettres.
Quelqu’un venait de fermer la porte de la boutique.
Furieuse la patronne me demande de ramasser. Je m’exécute et mets tout ce qui jonche le sol pêle-mêle dans les livres ébréchés ou éventrés. Je demande tout de suite pardon, mais pas bien sincèrement car, insistais-je, j’avais vraiment cru bien faire.
Je ne connaissais pas les intentions du vent, en viens-je à plaider, pour faire une courte pause. Pouvais-je savoir qu’il cesserait de souffler aussi brutalement ? Rien n’y fait.
On insiste pour que je range tout car « c’est pas vendable comme ça, un livre sans lettres » … Certes. Enfin, peut-être. Je rétorque, un peu à court d’arguments, que, finalement, c’est quand même la couverture qui se vend le mieux. Parce que, à tout prendre, les gens, soyons honnêtes, ils ne les ouvrent pas très souvent les livres. Ou même pas du tout peut-être. Tandis que la couverture, elle, ils la regardent toujours, bien sûr, la couverture.
D’ailleurs il y en a, des gens, et j’en connais, qui découpent les pages pour n’en laisser que le tour, dans le creux, au milieu, après avoir évidé le livre, ils y cachent des sous. Je vous jure. Des pages évidées pleines de lettres ou vides de lettres qu’est-ce que ça leur fait aux sous qui sont dedans. Ils s’en moquent les sous.
On n’y cache pas que des sous, d’ailleurs. J’en ai vus qui y cachaient des cacahuettes volées, mais c’était un hamster, d’accord. Moi-même, je le reconnais, je l’ai déjà fait, pour y cacher des petits baisers, volés eux-aussi. Parce qu’on sait bien qu’on n’en aura pas toujours et qu’il n’existe pas de frigidaire pour ces choses-là.
Bon, tout ça pour dire qu’un livre avec obligatoirement des lettres dedans c’est pas si naturel qu’on le pense. Mais ils ne veulent rien entendre. Je dois tout ramasser, tout ranger.
Il fallait voir la tête de la vendeuse et de la patronne quand elles ont vu les mots tomber, puis trembler, frissonner et enfin se briser comme, avant eux, les livres l’avaient fait. Pourtant, me suis-je risqué à faire observer, à ma décharge, aucune des couvertures ne portait la mention « ne pas agiter ». Qui aurait donc pu se douter ? Ni moi, ni même le vent qui en a pourtant vu d’autres tout de même, ne pouvions nous attendre à ce qui allait arriver.
Encore que…
Par malice, ou serait-ce simple curiosité ? Ou encore, par intuition… qui sait ? Toujours est-il – ne le répétez pas – que je l’ai fait un peu exprès.
Ils ont dû le sentir : avec sa très faible teneur en sincérité ma demande de pardon avait du mal à être acceptée. Il est vrai, quel gâchis. Les mots étaient tellement cassés qu’ils ne signifiaient plus rien. Même rapiécés par mes soins.

D’ailleurs je ne savais absolument pas d’où provenaient les lettres que j’assemblais au petit bonheur. Je voyais bien qu’elles ne se connaissaient pas. Si elles avaient, il n’y a encore que quelques minutes, cohabité au sein du même mot elles auraient eu un petit signe de reconnaissance; même choquées, outragées comme elles l’étaient et feignant de contenir leur rage dans une savant drapé d’indifférence, elles n’auraient pu retenir un signe de connivence ou d’indignation partagée. Non, c’était flagrant, je recomposais n’importe quoi n’importe comment. Ces lettres ne s’étaient jamais vues. Ce n’était plus les mêmes mots, plus les mêmes livres.
A cela s’ajoutait que les pages libérées du poids des mots s’étaient gauchies, en avaient pris tout à leur aise. Blanches, libres, légères, elles ne se sentaient plus peser, c’est pourquoi les livres béaient, et peu à peu, on les voyait qui s’élevaient, pages et couvertures en éventail pour se coller aux superbes poutres du XIV° qui soutenaient le plafond.
Je fis observer qu’avec ne serait-ce qu’une petite échelle de libraire on pourrait tous aller les chercher. J’assurai qu’ils n’y mettraient aucune mauvaise volonté comme de se cacher au creux d’un chevêtre ou dans un inaccessible dessous d’escalier. Non, ils seraient complaisants, c’était sûr. C’est sans malice un livre qui a perdu ses mots. Il est soumis comme tout un chacun aux phénomènes d’aérostatique, sans plus.
J’ai beau plaider. Peine perdue. On veut un constat du gâchis. C’est alors que pour s’en aller quérir la maréchaussée ou quelque autorité la dame du lieu ouvre la porte. Mal lui en prend.
Contenu à l’extérieur, le courant d’air enrageait, il ne contenait plus ni sa ferveur et ni sa fougue. Il se rue à l’intérieur de la petite librairie, se heurte aux tables, étagères, au tuyau du poële qui empalait la pièce de bas en haut de son fût noir laqué, piqué de rares taches de rouille. Il le démet au coude. Le poêle gémit sous la douleur. Les bois craquent. Les livres se décollent du plafond et se mettent à tourbilloner. Les rares livres que j’étais parvenu à lester de quelques mots reconstitués à la hâte balaient le sol en un instant et se retrouvent empilés dans l’arrière boutique entre la poubelle et la cafetière. Les plus lègers d’entre eux sont poussés encore plus loin et finissent leur course dans les toilettes où leurs feuillets vierges de toute imprimerie ne resteront pas longtemps demandeurs d’emploi.

Le courant d’air atteint le fond et le tréfonds du lieu et ressort poussant devant lui et dans le sens opposé tout ce qui avait échappé à son premier passage. Avide de lecture sans aucun doute, le vent, frustré de n’avoir vu que des pages blanches ou sans la moindre signification s’abattit sur le monceau de lettres que j’avais tenté de rassembler sur le carrelage près de l’entrée sous la vitrine. En une seconde le tout est happé et se retrouve dans la rue ; les mots encore constitués passent sous les roues des voiture et crèvent comme autant de bulles libérant leurs lettres hagardes.
Poussé, au début, par le vent, traîné ensuite par les autorités, je me retrouve sur la Grand’ Place. Là le courant d’air s’essouffle.

 

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