« Ce fut une journée absolument oubliable » dit la femme. Les cernes se disputaient la surface domestique de ses traits. Des papillons ornaient ses narines et défiaient cet humus qui s’étendait en lignes minces et colorées de la lèvre supérieure au nombril où lui succédait un végétation intense à la faune vigoureuse.
Une corne étrange d’un matériau spongieux avait poussé là où jadis un sein droit avait dû l’encombrer. Tout ceci datait probablement d’avant la nuit.

La nuit était tombée il y avait maintenant soixante-treize ans et un neuvième de mois très exactement. Cela avait changé beaucoup de choses. Les formes s’étaient toutes peu à peu altérées.
Au début on espérait beaucoup, on attendait le point d’une sorte de pré-jour, n’osant plus parler d’aube. Puis on perdit espoir et pas mal d’autres choses, mais peu importe.

Les choses avaient changé, énormément changé. Les formes, cette corne bien sûr, mais la conduite de l’enfant, elle aussi, était également devenue différente : il avait commencé à changer dès le tout début de la nuit. Il avait sucé le doigt de son père, plutôt que le sien propre, nul n’y trouvait à redire, mais un jour il croqua fort et l’avala en moins de temps qu’il n’en faut pour le lire. Puis, sous les yeux de la femme, il engloutit le père tout entier.

Ce n’est pas que le père manquât beaucoup, mais c’était pour l’ambiance. Bien sûr on s’était fait à la nuit, les terriers n’avaient pas besoin d’être éclairés, les yeux s’étaient accoutumés. Ça faisait des économies. Par contre les orages incessants avaient inondé nombre de ces refuges. Beaucoup de sans abris erraient en quête d’un trou moins humide. Taupes et lapins avaient été engagés dans la reconstruction, on n’en trouvait plus un seul qui pût offrir ses services, même les plus malhabiles d’entre eux étaient engagés dans des activités de pompage et d’assèchage.

« Enfin… soupira la femme, il faudra bien que ça cesse un jour…  » – « Un quoi? » interrogea l’enfant.
Le fait était, néanmoins, que ça ne cessait pas, nuit après nuit.

Les tribunaux siégaient sans cesse depuis soixante-treize ans et aucun coupable n’avait pu être désigné. Les lapins qui y trouvaient avantage, en quelque sorte, comme on l’a vu, ne voulaient pas prendre parti et encore moins témoigner.
Les humains n’étaient plus ce qu »ils étaient. Déformés, défigurés, impotents mutants, ils n’osaient plus se regarder les uns les autres.

Une taupe grincheuse, cependant affirma, un beau jour, qu’elle connaissait le coupable. On avait du mal a évaluer son âge, pourtant cela aurait dû invalider ses dires…Il semblait, en réalité, bien douteux qu’elle fût déjà née le jour où vint la nuit.

On laissa le temps passer. On ne l’eût pas laissé d’ailleurs qu’il serait passé tout de même. Après son passage, on se remit à l’ouvrage, je veux dire à siéger pour trouver un coupable. Certains décidèrent même de « faire le jour » sur toute cette affaire.
On décida de changer de méthode. Les tribunaux se séparèrent et comme le temps revenait on s’apprêta à le laisser passer à nouveau… tout cela bien sûr pour en gagner.

Mais on ne perdait pas vraiment à ce troc car le temps paraissait vraiment long : il était même fort avantageux pour qui n’a jamais le temps… Pour les autres, bien sûr, c’était carrément agaçant car, c’était vrai, il n’en finissait pas de revenir tout le temps, le temps.

Mais, vraiment, cette fois il passait vraiment lentement, au point que tous s’en aperçurent, si lentement qu’il finit par s’arrêter. Ou plutôt, devrais-je dire, par s’installer.

Maintenant qu’on avait le temps, dirent les lapins, il faut en profiter, ils prirent tout leur temps, plus un peu de celui des autres pour vaquer à leurs travaux de reconstruction.
Les tribunaux siègèrent de temps à autre. Escalandant les pics pour dominer le problème. On n’avait plus trop d’espoir de sortir du calme plat et de quitter la soixante-treizième année de la nuit. On finit par statuer : les terriers dirent les juges-législateurs n’ont de sens qu’en absence de nuit, pour se protéger du jour. On enregistra cette loi.
Un génie fit observer d’une voix timide et éraillée que c’était le début d’une solution prodigieuse. Il remercia les juges de leur clairvoyance dans la nuit des textes. On le pressa de questions et il ne se fit pas prier pour exposer sa lumineuse intuition. On lui apporta un tableau et de la craie. Il se lança dans une prodigieuse démonstration :
les terriers creusés de jour engendrent l’obscurité, et de fait ils sont toujours sombres, même de nuit, c’est dire. Tout ceci est facile à vérifier.
Donc, de la même manière, ça ne saurait faillir, c’est rigoureusement scientifique, des terriers creusés de nuit ne pourront qu’engendrer la lumière.
On réfléchit, très peu, à dire vrai, car une clameur triomphale s’empara des terriers et des ruelles, bondissant de souches en palis, de pics en vallons : »génie de lumière ! génie de lumière ! » et autres acclamations.
Les autorités ou ce qu’il en restait décidèrent de tenter l’expérience et des régiments entiers de lapins furent mobilisés : les 1°, 3°, 17°, 521° et 679° Garenne furent aussitôt sur le pied de guerre et forèrent sans arrêt. Quelques taupes volontaires se joignirent à eux mais comme elles leur jetaient la terre dans la figure ils éternuaient tous très forts et faisaient s’effondrer les galeries. On les remercia bien vite.
Quand le sol fut vraiment perforé en tous lieux on dut bien conclure à l’inefficacité du procédé et se remettre à cogiter.
C’est alors qu’un prêtre un peu délaissé par ses fidèles fit observer à quelques passants dans la rue que si Dieu avait fait le monde en une semaine, en commençant par la lumière, l’homme n’avait qu’à le défaire en commençant par l’obscurité, fatalement, à un moment de la déconstruction, l’homme finirait bien par retrouver la lumière.
Il suffisait de suivre l’ordre rigoureusement inverse de celui adopté par Dieu. On décida de tenir Dieu un peu à l’écart de tout ceci. On approuva. On vota.
Alors le prêtre solennellement fit venir la femme, il la défit. L’étape suivante n’était autre que l’homme…
C’est ainsi que se termine le vieux grimoire intitulé
Mémoires d’un lapin.

Renaud Zuppinger © 2009