Peut-être un grand prêtre se trouvait-il là, acteur ou témoin simplement ? Peut-être n’était-ce qu’un accident, une erreur… plusieurs erreurs répétées avec acharnement. Pourtant la chose ne pouvait pas se produire fortuitement, entièrement. Alors qu’au cours des siècles depuis on n’a jamais pu observer cette opération survenir sans le concours de l’homme.

Il y avait sûrement un mage ou un grand prêtre aux côtés de l’homme…
Auprès de l’homme accroupi devant un feu qu’il voulait très fort, un feu auquel on ne rationnait pas le combustible que des enfants allaient chercher par énormes brassées qui leur cachaient à demi le visage. Près de l’homme il y avait un tas de terre et des cailloux provenant du fond de la caverne.
Lentement, l’homme qui semblait savoir très bien ce qu’il désirait mit dans une vasque de granit ces débris minéraux et on posa la vasque au sein du feu. Le grand-prêtre recula méfiant …
Il était venu plus pour surveiller que pour bénir et attirer, la faveur des dieux sur l’expérience.

Un enfant parmi ceux qui alimentaient le brasier était presque toujours resté campé auprès de l’homme comme fasciné par le feu, fasciné par les lueurs qui se tordaient sur la silhouette du grand-prêtre. On voyait dans les yeux de l’enfant tant d’angoisse, hérédité du feu, angoisse de siècles passés à craindre le feu, angoisse de la capture du feu ? Etait-ce bien de l’avoir capturé ? Etait-ce bien d’en avoir fait un qui fût aussi fort aujourd’hui ?
Si l’homme avait été moins préoccupé par ce qu’il avait secrètement conçu, il aurait pu lire la même angoisse dans les yeux du grand-prêtre.
On attendait. Le gamin restait figé à côté de l’homme, n’y tenant plus il troubla ce silence mystique fait des crépitements du feu et des respirations inquiètes …
« Alors, qu’est-ce qu’il y a dans ce vase ? »
L’homme ne bougera pas, le grand-prêtre se raidit plus encore car lui non plus ne savait pas. Seul l’homme savait et par là le mettait en échec. Du moins pas encore, pas pour le moment, mais si ces pierres chauffées fournissaient des armes plus solides que toutes celles dont on disposait jusqu’à présent … alors, l’homme se parerait de son prestige et lui, le grand-prêtre ?
Devait-on toujours se sentir menacé ?
Pourquoi toujours se sentir coupable aussi ? Le pouvoir ? Mais ni le grand-prêtre debout, tout à sa crainte, ni l’homme accroupi, surveillant le brasier ne répondit à l’enfant qui sentait naître en lui une hostilité au grand-prêtre, lui qui surveillait les feux, toujours, semblait pour une fois l’incarnation du dieu néfaste qui tue les brasiers. On l’eût dit de glace.

On resta là de longues heures, des gamins amenaient toujours du combustible et l’enfant à l’écart des autres restait là, figé, observant chaque geste de l’homme. La vue du grand-prêtre dressé, mais sans la dignité qui lui était habituelle, lui était insurportable, l’enfant savait lire l’inquiétude dans les yeux. La crainte que le grand-prêtre lui inspirait toujours se transformait lentement en une frayeur dépourvue de toute forme de respect. Une simple frayeur animale : le puissant n’est jamais plus redoutable que quand il devine l’échec imminent.
L’homme accroupi était hors de ces courants de crainte et d’orgueil ; il attendait, il communiait, il participait à cette fusion que subissaient ces minéraux qu’il avait si soigneusement collectés, humés, frottés, brisés puis pilés dans son mortier.

Après de longues heures on laissa le feu s’apaiser on tira la vasque de pierre du centre du brasier pour la laisser refroidir. Quand la nuit fut venue tout à fait on put toucher à son contenu. Les enfants, qui avaient sans cesse charrié le combustible tout le jour, étaient tous assoupis.

Une nuit pas comme les autres, obscure, intensément, des nuages ou la nouvelle lune ? Seuls, restaient, faiblement éclairés par le brasier expirant, le grand-prêtre, l’homme, à genoux maintenant, devant le creuset de pierre et l’enfant, debout, légèrement en arrière, à la limite de la lueur du feu, encore un pied dans l’obscurité primitive, fasciné par la lumière. Il discernait de l’autre côté de ce qui avait été une fournaise intense le grand-prêtre dont seule la longue chevelure blanche sortait de la nuit. L’homme à genoux gardait encore la lumière du feu empreinte sur son visage : il allait savoir.
Il prit la masse minérale qui se trouvait rassemblée, compacte, dans le fond du creuset, elle était lourde, il essaya de la tailler avec un silex…
Le silex cassa net.

On sentit un long tremblement ébranler la nuit, l’enfant savait : il savait depuis le début que le grand-prêtre allait tuer l’homme, s’emparer de son secret, simuler la découverte et en augmenter son prestige…
L’enfant savait, l’enfant avait peur. Il ferma les yeux et recula dans la nuit. Se tenant immobile il frissonnait.
Un bruit métallique se fit entendre : l’homme tapait sur la masse informe qu’il avait élaborée.
Quand l’enfant rouvrit les yeux il aperçut la silhouette du grand-prêtre qui reculait vers l’ombre, s’enfonçait dans la nuit..
Jamais on ne le revit.

Renaud Zuppinger © 2009