1

Le sage était assis sur le sol, il contemplait la mer.
Le sage leva la tête, il vit quelques nuages. Le sage regarda la mer, à nouveau.
Un siècle s’est écoulé depuis.
Le sage regarde toujours la mer, assis sur le sol, ses os tiennent comme par habitude.
Mais le sage est là, il est la paix du lieu.
Une vague, un jour, vint ; elle mouilla un orteil du sage.
Il ne se passa rien.
Le lendemain, une deuxième vague vint lécher un orteil du sage – toujours le même, le plus proche de la mer – il ne se passa rien.
Le troisième jour la vague se fit plus forte, elle lécha les pieds du sage, puis comme une longue langue monta jusqu’au crâne du sage.
Si, maintenant, vous passez par là, vous verrez une haie de vues imprenables sur la mer

Et la sagesse s’est cachée au creux des coquillages.

2

Le sage était très jeune et il croyait encore.
Car les sages ont un âge et qu’ils gardent.
Il croyait encore comme d’autres ne croient déjà plus.
Il croyait en tout sans préférence, là résidait sa sagesse.
Le sage était très jeune, le sage était en fleur, mais déjà il regardait la mer.
Quand on regarde la mer on est bien vieux déjà, c’est qu’il faut partir, mais il était comme tous les sages, né au bord de la mer.
Il était là… pour partir.

Pourtant le sage ne partait jamais.

3

Le sage était inquiet.
Si la mer est ronde, il reviendrait après l’avoir traversée toute, puis avoir traversé la terre aussi, la terre maintenant derrière lui.
Mais pour savoir si la terre et la mer sont rondes il faut sûrement se retourner et observer le passé des autres, de ceux qui tombaient sans cesse de la falaise à côté de lui.
Cela impliquait de quitter la mer des yeux, quitter la mer, abandonner la sagesse.
Il ne saurait jamais si la mer est ronde tant qu’il ne l’aurait pas traversée.
Mais après ? Aborderait-il après le passage ?
Parvenu de l’autre côté, il devrait traverser la terre, toute, de rive à rive.
Il ne savait pas, après tout, il n’était que sage.
S’il renaissait de l’autre côté il lui faudrait suivre le courant des autres.
Ou alors, se retourner, commencerait-il à partir de ce rivage où les autres terminent et où il est né ?
Ou devrait-il suivre ou remonter le flux de ceux qui viennent ici pour tomber de la falaise ; devrait-il parcourir la terre en faisant halte aux mares croupies envasées d’humanité ?

Ce jour-là, le sage, c’était sagesse, décida de ne pas savoir.

4

Le sage avait-il une mémoire ? C’était le problème que le sage avait conçu ce jour.
Si le sage n’a pas de mémoire se dit-il, comment peut-il se poser ce problème ? Mais bien que d’autres eussent réussi à prouver Dieu de cette manière et en eussent été satisfaits, le sage, qui était honnête, et qui ne remplaçait pas une question par une autre, ne se trouva pas satisfait.
Le sage préféra ce jour là ne pas donner de solution au problème, le sage se savait homme aussi et faillible, c’était sagesse, ce n’était que sagesse.
Puis vinrent des nuits.
Au long de ces nuits le sage eut une soif.
Le sage retourna son âme et la fouilla, cherchant où résidait cette soif.
Tout au fond, repliée, restait un peu de lumière, le souvenir d’un jour.
Le sage sut qu’il avait une mémoire.

Ce jour-là, comme beaucoup d’autres, le sage fut satisfait.

5

La pluie cachait l’ombre du sage, son ombre était sous la flaque, une flaque a-t-elle un horizon ? L’ombre, donc, était sous la flaque, il avait plu, et la plage était jaune foncé.
Le sage ne savait plus.
L’eau l’avait lavé et son horizon avait enfanté la flaque.
A présent la flaque enfantait à son tour un horizon dont l’ombre était sous la flaque.
Quand le soleil viendrait, il absorberait la flaque et l’ombre serait à nouveau visible.
Le sage avait-il une ombre sous la mer ? Le sage glissa lentement vers la mer et y pénétra.
Le soleil a réapparu.
La flaque a laissé place à un repli du sable au creux duquel on peut voir une tache plus sombre qu’entoure une fine auréole de silence.

Un silence semblable à l’horizon et peut-être…

6

Sur le rivage où il avait poussé, le sage était assis.
Devant lui, au pied de la falaise, la mer.
Derrière lui, un miroir.
Quand il se retournait, il voyait à nouveau la mer.
Mais jamais il ne parvenait à regarder le miroir lui-même.
Il n’y avait, bêtement, de miroir que parce qu’il voyait la mer là où elle n’était pas.
Le sage fit une pause.
Une pause de sage, longue, très longue diraient certains.
Le sage se détourna du miroir.
Puis, d’une vive rotation de la taille, soudaine pour un sage (qui nous paraîtrait sûrement de longs siècles tout de même), il fit face au miroir, cachant la mer, si bien que gagnant le miroir de vitesse, il put distinguer un bref instant la forme de son dos, qui, regardant la mer la cachait au miroir.
Alors le sage sut que c’était un miroir car il n’y voyait plus la mer.

Ce jour-là, encore, le sage fut satisfait.

7

Un jour le sage voulut parler.
Il inspira de l’air, ceci lui procura une vive émotion : souvenirs de jeunesse quand il croyait encore au caractère indispensable de l’air.
Il retrouvait l’odeur de l’air.
Il sourit de se savoir ému.
Il sentit les muscles jouer sur ses côtes.
Autant de souvenirs qu’il aurait pu entretenir quelque temps encore.
Mais le sage avait décidé de parler.
Il parlerait, et, si la preuve était faite qu’il pouvait parler, il irait enseigner.
Il avait vu des enfants venir jouer sur la plage, s’approcher de lui, le regarder, puis s’en retourner à leurs jeux.

Il essaya de se souvenir des sons émis par les enfants.
Il rejeta avec force tout l’air qu’il venait d’inspirer.
Il sortit un son de sa gorge mille fois plus fort que celui produit par les enfants.
Il avait rejeté tout l’air en une seule et puissante expiration : il voulait un son fort, il voulait être compris.
Les enfants qui, depuis, s’en étaient allés à l’autre bout de la plage, entendant ce cri furent figés de terreur, la mer se mit à frissonner.
On dit qu’elle ne retrouva sa sérénité que longtemps après.
Le sage jugea que la sagesse ne se communiquait pas.
Ce jour-là le sage s’était enrichi.

Le sage, cependant n’était pas satisfait, car il était très curieux – oh pas plus qu’il ne convient à un sage – il décida de communiquer autrement.

8

Voulant communiquer le sage décida de faire un signe, un jour à des hommes.
Pour voir.
Il leva un bras, lentement, en s’appliquant.
Des hommes passaient au large dans un bateau.
Ils ne le virent pas.
De même, plusieurs fois.
Enfin, on le remarqua et on lui fit signe en retour.
Le sage sourit du succès de son entreprise et il baissa son bras.
On fut intrigué, on mit le cap sur la plage et on accosta.
On courut vers lui.
A quelques mètres on s’arrêta.
Constatant qu’il avait l’air inoffensif, on lui adressa la parole.
Quand celle-ci lui fut adressée, le sage jugea préférable de ne pas répondre.
Il connaissait désormais les effets de la parole.
Il se fit simplement la remarque que les hommes ne produisaient pas les mêmes sons que les enfants.
On pensa qu’il n’entendait pas.
On décida d’écrire sur le sable.
Le sage inclina la tête, mais n’ayant jamais rien vu de semblable, il ne comprit rien et se contenta de suivre des yeux la main qui traçait les signes.
La nuit venant et aucun signe d’intelligence n’émanant du sage, on campa à quelque distance de lui.
La venue de la nuit ne sembla ni le troubler ni apporter quelque changement à son attitude.
On décida qu’il serait surveillé toute la nuit : « on ne sait jamais ».
Mais c’est précisément parce que « On » ne sait vraiment jamais qu’il y avait là un sage.

Mais cela, « on » ne le savait pas.

9

Les jours qui suivirent, on vint de loin pour voir le sage.
Il ne bougeait toujours pas.
On pensa qu’il fallait le transporter.
On se croit toujours obligé de déplacer ce qui l’intrigue.
L’acte de possession se substitue à l’explication.
On ne comprend rien au monde, alors on le possède ; enfin, on prétend qu’on le possède.
Mais le sage qui avait déjà vu les enfants transporter les crabes dans leurs seaux comprit ce qu’on allait faire.
Il se décida à faire quelqu’effort pour satisfaire la curiosité.
La méditation se peignit peu à peu sur son visage.
On attendit encore, pensant que le sage allait parler.
Mais lui réfléchissait au mode de communication qu’il convenait d’employer.
Il résolut qu’il allait faire un signe.
Si on ne le comprenait pas alors.
Alors il essaierait d’imiter leurs sons.
On pensa sans doute qu’il avait assez pensé.
C’est pourquoi on s’approcha.
C’est alors que le sage écarta les bras et se figea en une position de crucifié.
On fut aussitôt pris de méfiance.
Méfiance qui tourna à la panique quand le sage, notant qu’on n’y comprenait rien, se résigna à ouvrir la bouche et qu’un simple hurlement s’épanouit en cercles d’horreur autour de lui.
Le sage savait qu’ainsi toute communication était finie d’emblée.
L’air vibrait encore de ce cri quand un claquement sec déchira l’air.
A la place où se trouvait le sage on ne distinguait plus maintenant qu’un crépuscule massif, puis une ombre dense dont on n’osa pas s’approcher.
L’ombre glissa lentement vers l’eau et s’y enfonça peu à peu.
Quand elle eût entièrement disparu, pendant un instant, la mer prit cette couleur sombre.
Tout redevint normal.
On avait oublié.

La sagesse était en sa chrysalide.

10

L’enfant jouait seul sur la plage.
Ses parents s’étaient éloignés un instant.
Son père, employé aux archives d’un hebdomadaire régional avait retrouvé un article qui faisait mention d’un événement étrange qui se serait déroulé sur ce rivage, de longues années auparavant, mais qui aurait pu, pourquoi pas, laisser quelque trace en cet endroit peu fréquenté.
L’enfant jouait donc seul sur la plage.
Soudain, il tourna son visage vers l’eau et vit sortir de la mer, juste devant lui, une silhouette aux contours mal définis, contours qui se précisaient à mesure qu’elle progressait.
L’enfant arrêta son jeu, inquiet, mais une espèce de charme dut s’abattre sur lui car il se remit bientôt à jouer paisiblement comme si de rien n’était.
Le sage passa, monta jusqu’à la limite entre le sable humide et le sable sec, il s’assit face à la mer et fixa le lointain, et peut-être au-delà.
L’enfant, curieux, laissa à nouveau son jeu et vint se camper devant le sage.
L’enfant fixait le sage, le sage fixa l’enfant.
Le sage ne parlait pas car il savait. L’enfant ne parlait pas parce qu’il ne savait pas.
Mais les yeux du sage donnèrent beaucoup à l’enfant.
Et l’enfant sut.
C’est pourquoi il écrit maintenant.
Le sage était assis, l’enfant était à quatre pattes désormais.
Soudain un cri qui lui parut angoissé lui parvint aux oreilles mais l’enfant ne bougea pas.
L’enfant savait et le sage sut que l’enfant savait.
Le cri se répéta.
Le sage leva les yeux, les riva sur l’horizon…
l’enfant recula puis courut dans la direction d’où provenait la voix ; dès que l’enfant eût disparu derrière un amas de rochers on entendit un bruit de moteur.
Dans la voiture le père dit entre ses dents :
- « Sûrement encore un de ces stupides canulars ! »

L’enfant, par la vitre, fixait le sable, la mer, l’horizon…

 

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