« C’est parfait. Dans ces conditions vous avez mérité que je vous juge. »
« Au nom de la Loi, poursuit le juge, et en ayant délibéré avec moi-même, je vous condamne à écrire les livres que vous avez dérangés. Allez ! Mettez-vous vite au travail rentrez chez vous pour écrire. Et que ça saute. Car comme dit la Loi « Qui dérange, range et inversement ».
« Il ne fallait pas me déranger pour du vent, » ajoute-t-il bougon.
Rentré chez moi où je croyais pouvoir m’apaiser un peu et retrouver mes esprits ébranlés, quelle ne fut pas ma terreur en sentant sitôt la porte de mon bureau ouverte un souffle se faufiler autour de moi et d’entendre un fracas épouvantable : le courant d’air avait engendré la petite vibration de trop qui ébranla les étagères murales déjà tellement surchargées de livres et de cahiers qu’elles avaient failli craquer deux ou trois fois.
Tous les livres étaient par terre. Mon premier réflexe, vu ce que je venais de vivre fut de regarder sous les couvertures entr’ouvertes qui jonchaient le sol : mais point de lettres égarées, point de pages fracassées comme coquilles d’Å“uf… rien d’anormal en fait. Simplement des livres tombés par terre, un peu cornés sans plus.
Sauf que … Un peu à l’écart, une ancienne Bible du XVIème siècle, in quarto, très volumineuse, qui était dans la famille depuis des générations me paraît étrangement bombée.
Je relâche les ferrures et une explosion de lettres se produit. Cette fois au lieu de se repandre sur le sol elles volettent en l’air comme animées d’une volonté propre.
Je n’avais pas besoin de cette contrariété supplémentaire avec tout le travail de pénitence qui m’attendait : ré-écrire tous les livres. Laissant les lettres de la Bible flotter entre deux airs je commençe à étaler des feuilles de papier sur la table et à découper des caractères dans du papier noir pour reconstituer tous les livres ainsi que j’y ai été condamné. Quand tout se met à vibrer, à tournoyer autour de moi. Des bouts de carton encadrent des feuilles qui s’empilent, qui se feuillettent elles-mêmes tandis que des flots de lettres en suspension dans l’air s’engouffrent dans les pages vierges.
Un à un, sous mes yeux, les livres s’écrivent puis s’entassent sur ma table puis, celle-ci saturée, sur le sol en piles étroites et bien rangées s’élevant jusqu’au plafond de la pièce. Abasourdi j’assiste médusé à l’événement en train de se produire : LE Livre en train d’écrire tous les autres livres et d’accomplir à ma place ma sentence.
Je sortis aussitôt pour revenir accompagné du juge et de la libraire : mission était accomplie, sous leurs yeux incrédules s’étalaient tous les livres dérangés par mes soins (et ceux du vent) en début de journée.
Constat fut fait que la peine avait bien été accomplie. Le juge m’accorda sur le champ le pardon par la fraternelle accolade accompagnée d’une violente et amicale claque dans le dos, classiques et prescrites par la Loi en pareil cas.
On fit débarasser le bureau de son encombrante littérature. N’y restait, outre mes propres livres et cahiers bousculés par la chute, la Bible, mystérieusement close.
N’osant l’ouvrir, craignant de la trouver vide de lettres, j’approchai l’oreille de la tranche. Et d’entendre, très légèrement, comme tournoyant loin, très loin en son centre comme un souffle, un vent puissant et inexplicable, un vent qui se jouerait du sens et des lettres, des mots et des lois, fort et faible, proche et infiniment lointain, riche et pauvre, bon et mauvais, un vent qui soufflerait en tous sens, quoi qu’on veuille lui faire dire, quoi qu’on dise…
Désorienté, encombré, n’osant plus jamais ouvrir cette Bible je m’en ouvris à la libraire qui accepta – à ma très grande surprise – de la prendre en dépôt et de l’exposer dans la vitrine qu’elle réservait parfois aux objets rares. Venant à passer par là le bon coadjuteur de notre évêque fort chenu la repéra et suggera de l’exposer un temps dans une chapelle de la cathédrale. Je donnai mon accord.
Le printemps avançait à grands pas et assistant à la messe de Dominica in albis qui suit la grande fête de Pâques je n’en crus pas mes yeux quand je vis lentement glisser le long du cierge pascal puis vers le sol d’abord l’Alpha puis l’Omega, ne laissant plus apparaître à la surface du cierge que la croix. Seule.
Quoi qu’on dise il faut se taire.


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