Autant les rues le stimulent, autant les places le découragent, trop vaste, trop incertain aussi. Alors il s’assied sur un banc et attend. Je tente de m’y asseoir aussi. Mais les autorités pestent et s’emparent de nous. Ils nous jettent en prison. Nous sommes tous les deux couverts de lettres égarées, collées à nos basques, tout aussi déroutées et insignifiantes que nous au fond de cette cellule.
On m’apprend que je dois comparaître devant le juge des urgences. C’est un juge d’instruction, c’est forcément de son ressort un vol de lettres. Je sors et le courant d’air se faufile inaperçu dans mon sillage.
« Quel délit que le vôtre ! Quel déli que ce délire de lire des livres déliés de leurs illustres lettres ! » me dit-il.
Ahuri, je le fais répéter. « Etes vous bête ou analphabête? » répond-il agacé.
Il insiste alors sur le rôle essentiel de la culture dans une région à dominante agricole. Qu’avant de profiter des fruits de la récolte il faut préparer le terrain et surtout bien mettre la fumure au pied de la lettre. Qu’ensuite c’est à une longue et patiente étude fertile que le cultivateur se livre. Il dépose une fine couverture pour protéger le champ de sa discipline et n’oublie pas de tirer le meilleur de son profond labeur d’hiver ou du plus superficiel labeur de printemps. Il suit sa méthode d’ensemencement à la lettre. Etc.
J’écoute avec tout le recueillement requis et fait mienne cette abondante moisson d’expérience. Je comprends vite que l’on n’attend rien de moi sinon que j’écoute attentivement les métaphores de ce long sermon. Je m’y résigne donc.
Pendant ce temps, le courant d’air qui m’avait accompagné devant le juge mais auquel nul ne prêtait attention commençait à reprendre son souffle et à tourner desoeuvré tout autour de la pièce quand il avise la Loi. Plusieurs dizaines de volumes de code : code comme ci, code comme ça, et de les survoler : code, code, code…
Codec… Le vent vient d’avoir un frisson, quelqu’un a ouvert la porte.
En une seconde la quasi-totalité des livres ést par terre, écrasés, fracassés, brisés comme autant de pièces de fine porcelaine. Cette fois pas de couvertures béantes, pas de pages blanches, pas de lettres éparses courant en tous sens pour retrouver leur mot … rien que des minuscules fragments. Un ouvrage nettement plus gros que tous les autres, tombé d’une sorte de lutrin, demeure seul quasi-intact, sa couverture comportant une forte sangle bouclée.
La consternation le dispute à l’effroi sur tous les visages, le mien compris, et cette fois point de malice de ma part. Je comprends vite que ne pouvant accuser le vent – on n’accuse pas le vent – je suis dans un beau pétrin.
Tous les visages sont crispés, paralysés de stupeur, anéantis par le sacrilège : la Loi est en pièces. Tous les visages.

Tous ? Tous sauf un : celui du juge. Et de laisser tomber nonchalamment : « hum hum … comme quoi… elle était vieille, fragile, vétuste, archaïque, obsolète, poussièreuse, volatile, pulvérulente, parcellaire, fragmentaire, lézardée, ébrêchée, écornée, éparpillée, disparate … »
« Coupable, me dit-il s’adressant à nouveau à moi, si vous voulez que je vous juge il faudra le mériter. »
Sans me laisser le temps d’acquiescer il enchaîne : « Vous allez avoir une idée de ce qu ‘il convient de faire de ces débris de la Loi. Car, poursuit-il qu’importe ce que contient le livre pourvu qu’il y ait un livre qui intitulé Loi. Tout le reste n’est que strict bon sens exercé sereinement … au nom de la Loi.  »
Alors, puisqu ‘il ne me laissait pas répondre et que je sentais bien qu’il était parti pour s’installer dans un long discours sur l’esprit des lois, loi, loi, loi, blah, blah, bloi… je me souvins des arguments que j’avais avancés dans la librairie un peu plus tôt.
Je m’approche du plus gros des ouvrages, tombé du lutrin, en apparence intact, en effet il n’est pas brisé, mais ses pages, je le constate maintenant, sont blanches, inexorablement blanches, ou plus exactement d’un beigeâtre parcheminé peu engageant. Où sont passées les lettres ? Y en eut-il jamais ? La couverture d’un grenat passé avait jadis comporté une inscription en lettres d’or dont seules quelques paillettes subsistent à présent. Des chiffres romains paraissent avoir mieux survécu marquant l’appartenance du volume à une série datée sans doute, série dont il ne subsiste que ce seul témoin. Apparaissent en fait un C un L un I – cent, cinquante, un.
Je secoue le livre. Les trois signes se décollent je les remets à ma façon en fermant un peu plus le C.
Et je tends le gros ouvrage au juge : que lisez-vous lui dis-je ?
Il ahanne « L, C, non O »
« C’est ça », dis-je en l’encourageant
Et il poursuit « I, L-O-I, loi ! » s’exclame-t-il triomphant.
Mais il se renfrogne. « Quel en est le contenu ? Vous savez bien … euh enfin, je veux dire… poursuit-il embarrassé. »
Je lui tiens le même langage qu’à la libraire : « On peut évider un livre pour y celer bien des choses… pourquoi pas la Loi… ou ce qui en tient lieu : la Foi en la loi. »
Joignant le geste à la parole je commence à évider les pages et à y déverser toutes les lettres brisées répandues sur le sol et provenant des autres volumes détruits. Je clos le tout, serre fermement la boucle de la couverture, et tend le livre au juge.
« Voici, » dis-je soulagé qu’il prenne aussi bien les choses, « voici LA LOI – pleine, complète, actualisée comme jamais, prête à faire face à tous les cas de conscience. Facile à suivre, à respecter, à appliquer … A LA LETTRE ! »

 

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