Il en fut satisfait.
Le sage était souvent satisfait.
Le sage reprit sa marche.
Cette succession de mouvements petits, lents, identiques séparés par de minuscules éternités que l’on peut immobiliser à l’infini, où l’on peut faire — à l’abri de ces grottes naturellement creusées dans le temps — toutes les pauses que l’on souhaite à l’insu des observateurs quand il y en a.
Le sage n’eut pas besoin de ce stratagème pour se reposer.
Il s’arrêta pour de bon.
Il pleuvait.
Le sage savait qu’un jour il pourrait, lui aussi, pleuvoir.
Aujourd’hui il regardait, il contemplait « partir ».
Au bord de la falaise où venait s’épuiser l’humanité déversée par ses innombrables mares et ruisselets engorgés.
Il avança, un pas, un pas encore un pas…
Nul ne le vit tomber, nul ne le vit avancer, ni vers la mer, ni vers l’horizon…

Minuscule, minuscule éternité.

31

Le sage avait quitté la plage.
Le sage marchait, après des voies de sable et des voies de roc, il vit des arbres assemblés.
Il décida de se joindre à eux.
Il se tint en leur sein et attendit.
Aucun son n’émanait des arbres.
Il remarqua aussitôt la différence entre les hommes et les arbres.
Il envisagea de leur enseigner la sagesse.
Il resta là, longtemps, debout, figé, dans une position pour lui peu familière car plus végétale que minérale.
Les arbres ne remarquaient pas sa présence.
Le sage se sentit seul.
Il est vrai qu’il faut de la compagnie pour se sentir seul, il était en effet aujourd’hui dans ce cas.
Le sage décida de poursuivre sa marche.
Il suivait un chemin.
Lassé d’être suivi, le chemin vint à se diviser en deux.
Le sage fut amené à choisir.
Seulement, voilà, la sagesse ne choisissait pas, elle acceptait.
Sur les quatre solutions qui s’offraient à lui il opta pour la troisième.
Il prit les deux chemins à la fois.
Un des chemins montait légèrement dans la forêt, l’autre longeait le pied de l’escarpement.
Au bout d’une lente marche le sage parvint au pied d’une falaise qui formait comme une vasque dans laquelle se précipitait une cascade.
Levant la tête le sage ne put distinguer l’origine de la cascade.
Curieusement, l’eau semblait ne pas tomber, si elle tombait, c’était sans bruit.
Après maints détours, gravissant des pentes boisées le chemin était maintenant désespérément accroché au bord extrême de l’escarpement.
La forêt s’arrêta soudain effrayée par l’arête abrupte.
Pourtant un fracas de plus en plus assourdissant semblait attirer le chemin vers lui : c’était une cascade gigantesque mais sans la moindre trace d’eau.
Poursuivant son chemin, le sage constata que le bruit s’atténuait.
Interdit, il rebroussa chemin.
Quand le chemin fut soigneusement rebroussé il se retrouva au point de la plus forte intensité sonore.
Il se pencha vers le bas et se vit regardant inquiet vers le haut.

Le sage aperçut sa tête tout là haut pointant entre les arbres.
Il enjamba la vasque et le rebord de la falaise, à la fois.
L’eau montait du fond de la vasque pour atteindre le haut sous forme d’une brume assourdissante.
Le sage montait et tombait, il ne parvenait plus à se voir, goutte dans l’immensité des gouttes.
Un silence étonné se fit au sein de cette cataracte.
La mer, surprise, darda une crête ou deux dans la direction de la falaise, elle s’assombrit puis tout redevint calme.
Une vapeur immense engloba la région.
Et qui se condensa.
La couleur du sable se fit plus foncée.
Goutte, le sage pleuvait.
Le sage savait pleuvoir.

Ce jour là encore le sage fut satisfait car il avait plu

32

Le sage avait senti quelque chose frôler sa joue.
Il porta la main à son visage.
Il cueillit une sensation, la porta en son champ de vision.
C’était une fleur.
Le sage, ce jour là, n’en avait jamais vu.
Le sage posa ses doigts sur la corolle, celle-ci frissonna.
Elle dégagea quelque parfum.
Il approcha la fleur de son nez, la huma un moment.
Le sage ne respirait que très rarement en dehors des quelques tentatives qu’il fit pour parler.
Il ouvrit de grands yeux et éloigna la fleur d’un geste qu’on eût dit religieux s’il n’avait été celui d’un sage.
Il contempla les pétales un à un, puis les étamines, il les toucha sans les compter.
Pour les saluer ou les aimer ? Il plongea son doigt profondément dans le calice et le retira jaune de pollen puis laissa tomber la fleur sur le sable.
Le sage se leva, fit des pas vers l’endroit où la mer boit le sable brandissant fièrement son doigt ensoleillé de pollen.
Il s’arrêta, debout, immobile un moment, les yeux fixés sur la mer, l’horizon …
Le sage se baissa lentement, mais pas dans cette position qu’il adoptait à l’ordinaire mi-assis mi-accroupi.
Il se baissa enfonça la main sur laquelle n’était pas le pollen dans le sable.
Le sage regarda longuement ses deux mains.
La droite à l’index enduit de pollen, la gauche cuvette emplie de sable humide.
Lentement il revint à sa place initiale.
Il approcha ses deux mains l’une de l’autre.
Alors, le sage plongea son index droit dans le creux de sa main gauche, contemplant la scène, observant avec une attention soutenue le sable qui vivait du pollen.

Après, longtemps après, peut-être la nuit, peut-être le jour, le sage avala le contenu de sa main gauche.

33

Ceci se passait il y a bien longtemps, très très longtemps.
Ou est en train de se passer, sans cesse, jamais.
Il est certain que le sage a disparu, que la fleur a fané sur le sable et qu’elle a été emportée.
Par le vent ? Ce n’est pas sûr.
A la place du sage, j’ai pu voir, seule, sur cette plage déserte, une plante dont la fleur est tournée vers le rivage, le sable, la mer, l’horizon …

tant elle semble fixer le proche et le lointain de ses étamines, tant et tant que son pollen ressemble au sable, aux sables et peut-être au-delà.

Renaud Zuppinger © 2009

 

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