27
Le sage avait une boîte dans laquelle il avait mis un bout de présent pour le sauver du passé qui envahissait tout de jour en jour.
Le sage était le futur des autres, il attendait l’instant : longue illusion de patience pour l’Å“il ; entre rouge et turquoise les nuages grisaient l’horizon et le temps qui passait était imparfait, beau et rugueux comme une souche.
Mais qui le savait ? Le sage, donc, luisait, le dos à la vase où progressaient sautillants quelques animaux humains s’acheminant vers la falaise pour en tomber.
Soudain, mat, mat, le silence se répercuta ; le sage avait la parole.
En sage qu’il était, ayant la parole et connaissant ses effets il la taisait ardemment : d’une voix forte et parfaitement inintelligible.
Mais un second silence vint se surimposer au premier.
Le sage pointa son doigt non sur la mer, non sur l’horizon mais sur l’instant.
Immédiatement, voire même un tout petit peu avant, les deux silences cristallisèrent en grottes.
Ces grottes-là , naturellement creusées dans le temps, étaient inévitables comme certaines couleurs peuvent l’être parfois.
Aussi le sage ne les évitait-il pas.
Il était comme campé au seuil de l’une d’elles.
Il prit une poignée de sable, il baissa les bras avec application et souleva le sable plus blanc que jaune à hauteur de son visage et le laissa couler en pluie — superbe voilage masquant l’intérieur de la grotte — entre ses doigts et chaque fin rideau avait une couleur différente.
Les couleurs trouèrent le sable et oublièrent la grotte.
C’est ainsi que le sage sut que le sable n’était rien qui soit, moins encore que la mer et il coula lentement, en une ombre transparente dans les sillons qui demeuraient encore légèrement colorés.
La sagesse était en sa chrysalide.
28
Le sage se demandait où il était, nommer son lieu eût été possible, sans doute, mais le sage n’avait rien, il n’avait donc pas de repères.
Le sage cherchait tout autour de lui — du regard simplement, sans autre effort, à quoi bon? Il cherchait tout autour de lui une indication quant à l’endroit.
Il savait qu’il savait ou pouvait (la différence n’est pas si grande) bouger.
S’il était là , allant ailleurs et ailleurs encore il finirait bien par être partout, donc à se rencontrer.
L’idée ne lui plut pas.
Ce jour là encore le sage décida de ne pas bouger.
Il en conclut, satisfait, encore que fort surpris, que le sage était partout où il se trouvait.
29
Ce jour-là le sage plongea sa main gauche dans le sable, lentement, chaque mouvement était parfait et délibéré, tout ce qu’il faisait était délibéré.
Le sage n’avait rien, il n’avait pas d’habitudes, il n’avait aucun réflexe.
Le sage ressortit sa main du sable, fermée, quand son poing fut à très faible distance de son Å“il il l’ouvrit.
Ce qu’il tenait ainsi était un morceau de verre épais aux contours complexes.
Le sage prit cette sorte de cristal incolore et plutôt rugueux entre le pouce et l’index de sa main droite.
Il éloigna celle-ci de son visage.
Son bras était tendu maintenant.
La main était dans le prolongement de celui-ci, également tendue, à l’exception des deux doigts qui tenaient le morceau de verre.
Le soleil était décomposé par le verre et rampait disloqué sur le sable.
De sa main gauche, le sage dessina trois sillons écartés qui suivaient la trace écartelée du soleil.
Quand les sillons furent pleins à risquer d’en déborder, le sage s’allongea sur le sable, son visage à l’extrémité des trois sillons : le bleu, le rouge et le jaune.
On ne sait pas exactement si le sage a bu ou regardé les couleurs.
Toujours est-il que les sillons se sont vidés.
Le bloc de verre a roulé jusqu’à la mer.
Le sage est devenu d’une blancheur qu’aucun Å“il ne pouvait soutenir.
Jour après jour, dans la mer, si l’on y pénètre, on peut voir une masse convulsive rouler une obscurité tenace au fond des flots.
Depuis, la lumière coule lentement du sage, du sable vers la mer qui l’aspire et la sagesse a quitté sa chrysalide.
30
Il marchait, fixant la mer, sans plus.
Il savait qu’il allait se trouver au bord de la falaise puisqu’il allait droit devant lui, vers la mer.
Il sentait déjà le vent, humait la lumière de la mer.
Le sage ne souhaitait pas de métamorphose cette fois.
Il ne s’enfoncerait pas au creux de la vague, ni soleil, ni mer, ni arbre, ni coquillage…
Algue peut-être ? Le sage décida d’être indécis.
Allait-il partir ? Comme les autres qui tombaient sans cesse depuis si longtemps ? Le sage s’arrêta, se tourna lentement vers la droite, vers cette forêt où deux routes se séparent l’une se dirigeant vers le haut, l’autre vers le bas, où l’on entend de loin déjà l’étrange rumeur d’une cascade.
Il se tourna lentement vers la gauche où était ce sable d’où il avait toujours contemplé le ciel, la mer, l’horizon…
S’il partait, serait-ce bien lui, le même, qui reviendrait ? Le sage sut qu’il ne savait pas.


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