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Le sage, ce jour-là , voulut s’attacher à son lieu.
Il décida de s’ancrer.
Alors il poussa, mais vers le bas.
Quans ses pieds eurent disparu dans le sable bien profondément, il s’ébroua.
La mer en fut éclaboussée et son frisson la fit s’éparpiller toute.
A en inonder les hommes.
Pris de compassion, le sage leur jeta des poignées de sable pour les sécher.
Nul ne demeure pour témoigner de l’efficacité de cette aide.
Le sage fatigué d’être immense vers le haut et d’être immense vers le bas, se rétrécit.
A mesure qu’il réduisait sa taille il semblait perdre de son épaisseur, de sa matière, peu à peu il s’obscurcit en une brume d’un gris sombre qui coula en la mer.
Le sage reviendra de là où il n’est pas parti.
Le sage – en sa chrysalide – sut ce jour (mais était-ce un jour justement ?) que le sage n’est jamais que là où il n’est pas.
A nouveau la terre et la mer étaient plates sans espoir de retour.
Les hommes tombaient de la falaise.
Un os oublié blanchissait au sable, au soleil, à la mer.
22
Le sage n’avait rien.
Il n’avait pas de nom.
Mais peu lui importait car personne ne l’appelait jamais.
Pourquoi l’eût-on appelé, se demandait-il.
D’ailleurs l’eût-on appelé qu’il ne l’aurait pas su.
En effet il n’aurait pas pu reconnaître son nom.
D’autant que pour reconnaître un nom il faut savoir ce qu’est un nom et le sage n’en avait pas la moindre idée.
C’est précisément cette idée qui l’intéressait aujourd’hui : pourrais-je avoir quelque chose dont je n’ai pas la moindre idée.
Il se dit qu’il lui faudrait au moins un nom pour nommer cette chose, jouer avec en esprit.
Seulement, voilà , il n’avait rien.
Rien que ce soit, comme on a pu dire parfois, rien du tout, quoi.
Sauf une chose, encore qu’il ne l’eût point, au sens strict.
Disons plutôt qu’il « l’était ».
Lui-même.
Le sage fut satisfait il avait désormais quelque chose dont il n’avait pas la moindre idée car il n’avait pas le moindre nom pour la désigner.
Le sage sut qu’il ne pouvait s’appeler.
23
Dans quel sens était le sage ? Il fixait le sable, la mer et peut-être le soleil, enfin, les soleils.
Un par jour comme il se doit.
Comme il y avait toujours des jours après les jours les soleils s’accumulaient là -bas à l’horizon ; à tel point qu’eussent-ils été cubiques ils auraient formé une muraille de soleils couchés si haute qu’elle aurait bouché toute perspective d’avenir, voire d’au-delà .
Le sage s’interrogeait.
Peut-être le sage devait-il se retourner et regarder vers l’origine de ceux qui tombent.
Peut-être faudrait-il un jour réutiliser les mêmes soleils — soleils d’occasion — et les faire tourner dans l’autre sens, les renvoyer.
Car c’est à cause du sens qu’il tombaient tous, en perdant leur sens.
Ils perdaient tous le soleil alors même qu’ils tombaient, comme autant de soleils couchant.
Le sage qui n’avait pas le temps, comme d’autres l’ont et le perdent, lui, que les jours ne comptaient plus, décida de savoir ce qu’il en était de cet horizon encombré.
Vint un jour où il se leva, se dirigea vers la falaise, poursuivit son mouvement appliqué.
Même parvenu au bord de la falaise, il poursuivit, droit devant lui sa marche vers l’horizon, tandis que d’autres arrivant au bord également, se contentaient de tomber du haut de la falaise, malgré son exemple.
Il poursuivait sa marche.
Parvenu à l’horizon, le sage descendit afin de franchir la ligne, mais celle-ci tranchait la mer et l’au-delà .
Le sage, frivole à l’occasion, se coupa totalement.
Ainsi le sage put voir l’intérieur du sage, le sage sut qu’il n’y avait rien ou la mer ne fût, comme toujours.
Le sage ne voyant en lui-même que peu d’intérêt, se referma et se laissa porter par le flot de la mer en cataracte qui se ruait de l’autre côté où, enfin il reprit pied sur l’origine des soleils et des hommes.
Le sage traversa toute la terre sans s’abreuver aux mares croupies…
Ce jour la terre et la mer étaient plates et rien, rien ne tournait.
Le sage s’était-il trompé ?
Il s’assit sur la plage.
24
Mais si la mer était ronde pouvait-il avoir tort ? Le sage pouvait-il avoir quoi que ce soit ? Après une longue réflexion, le sage conclut que s’il était unique il faudrait bien qu’il se donne tort.
Mais comment faire pour donner ce qu’on n’a pas ? Comment se donner tort ? Il fallait trouver tort, prendre tort, porter tort.
Où donc trouver tort ? Le sage regarda tout autour de lui et ne vit rien qui y ressemblât.
Alors la mer, forcément, qui avait patienté, redevint ronde contre toute expérience.
Bravant le bon sens.
Le sage ne s’y trompa pas.
Il savait que tout cela n’avait pas de sens et qu’un grain de sable avait bien porté tort à l’Å“il du sage qui, un instant ne pouvait plus regarder que le sable et l’avait rendu plus minuscule que le sel infime.
Sans savoir qu’en penser le sage n’eut pas tort.
25
A quoi le sage pouvait-il bien servir ? Il regardait tout ce désordre de soleils.
Il se décida à aller ranger l’horizon.
Il y alla prudemment sans se couper sur la ligne.
Car qu’adviendrait-il si une seule partie du sage coulait dans la cataracte plate qui mène aux commencements ? Où se retrouverait-il à nouveau ? Il remit ce problème à plus tard et saisit les soleils un par un, les écrasa entre ses mains et les mit au fond de la mer.
Quand ils furent dans la mer, les soleils la firent bouillir et s’évaporer toute.
Au fond de ce qui avait été la mer se trouvaient à présent plein de beaux soleils tout regonflés.
Ravi le sage sourit et prit les soleils par grandes brassées et les lança tous en l’air.
Et il y eut encore plusieurs jours ce jour-là .
26
Puis il plut.
Il plut toute la mer.
Toute la mer moins une goutte.
Quand la mer fut remplie à nouveau, le sage s’assit sur la plage regardant le sable, la mer, l’horizon…
Mais, bien que fatigué, le sage n’était pas satisfait.
D’aucuns parlent de bonne fatigue, lui percevait bien que la mer n’était pas pleine.
L’insatisfaction est une mauvaise fatigue.
Une goutte manquait, une goutte montait encore…
Refusant de pleuvoir.
Il savait bien qu’on dit que la goutte ascendante donne sens à toutes les autres qui tombent, tombent.
Il craignit même qu’elle ne donne un sens à l’immobilité du sage.
Comme une « utilité »…
Le sage, était inquiet.
Vraiment inquiet.
Le sage était assis comme toujours, même un peu plus.
Il ne pensait qu’Ã la goutte.
Alors la goutte plut sur le sage.
Nul ne sut jamais pourquoi.
Sans doute « par préférence » — bien qu’on ne puisse l’affirmer — toutefois rien ne permet de le nier non plus.
C’était très important : sans préférence, c’était vraiment dire que le sage ne servait à rien.
Le sage fut soulagé.
Il avait eu bien peur.


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