11

Le Sage était à son ombre.
Il était bien et frais, pour un instant le soleil semblait avoir cessé de taper.
Le sage se demanda ce qu’il pouvait bien savoir.
Il interrogea le soleil des yeux, celui-ci déclina lentement l’invitation et se coucha.
La nuit venue à l’ombre du sage et ailleurs, il continua à se demander ce qu’il pouvait bien savoir.
Il savait qu’il avait une mémoire, c’était déjà beaucoup.
Il envisagea d’y aller et d’en faire l’inventaire.
Le sage entra donc en sa mémoire et regarda autour de lui, comme c’était la nuit, le sage ne vit rien et conclut qu’il n’y avait rien à voir.
Ce qui n’était pas faux, bien sûr.
Et le sage était encore assez satisfait.
Il savait qu’il avait une mémoire vide, ça pourrait toujour servir un jour, ou plutôt une nuit.
Quant au jour…
il ne pouvait s’en faire une idée puisqu’il faisait nuit et qu’il ne pouvait pas voir en sa mémoire, de nuit, le souvenir du jour.
Mais au jour, au jour suivant, le sage avait laissé sa mémoire entrebaillée, il vit tout ce qu’il savait et il eut un léger sourire comme rassuré.
Il inspira longuement l’air autour de lui puis siffla.
A ce signe son ombre accourut, d’un geste leste il l’enferma dans sa mémoire.

Il y fait nuit maintenant, tout le temps, nuit et jour, afin que nul ne sache, pas même lui, que le sage savait qu’il n’y avait vraiment rien à savoir.

12

Ainsi le sage savait qu’il ne savait pas.
Ou plutôt, il s’en souvenait.
Il savait que sa mémoire obstruée ne lui servait pas.
Il eut toutefois un frisson quand l’idée l’effleura – oh, très légèrement, comme un grain de sable ténu et menu qui s’étire en dormant – qu’il aurait pu enfermer le soleil dans sa mémoire au lieu de son ombre…
et qu’alors tout eût été inversé : lui seul croyant qu’il fallait croire.
Car, il faut bien admettre — bien que lui-même ne s’en souciât guère — que les autres ne tombaient de la falaise que parce qu’ils croyaient devoir le faire.
Mais tout était bien ainsi.
Le sage, c’est vrai, préférait être seul.

N’était-il pas né juste là où les autres partent ?

13

Le sage ce jour-là s’embroullait d’une sorte de souvenir.
Comme une ivresse.
Il se concentra, bien avant le sable : sur son orteil.
Sa sérénité retrouvée le sage s’enquit auprès de lui même de son profond désarroi.
Il s’aperçut qu’il avait un souvenir qu’il aurait voulu avoir.
Mais il n’en avait pas le temps.
Le sage n’avait pas le temps en aucune manière.
Il ne l’avait pas reçu.
D’ailleurs il n’avait rien, pas plus le temps qu’autre chose.
N’ayant pas le temps, le sage conçut bientôt qu’il n’avait pas besoin de souvenirs.
Le sage, ce jour-là, n’avait pas de mémoire car il savait.

Ainsi le sage sut.

14

Sans son ombre le sage avait chaud.
Le soleil tapait nuit et jour car l’ombre, en fait, n’est-ce pas déjà un peu de quoi commencer la nuit, de jour ? Nuit ou soleil, le sage ne voyait là ni essence ni accident, il avait chaud.
Pas plus qu’il ne sied à un sage d’avoir chaud mais tout de même il avait trop chaud.
L’idée lui vint.
Il en passait souvent sur la plage mais toutes ne lui venaient pas.
L’idée lui vint et comme il lui fit signe elle fit en lui son chemin.
Ainsi, donc, l’idée lui vint de se mettre à l’ombre du soleil.
Toujours économe de ses mouvements, le sage tourna la tête avec lenteur, vers la droite puis vers la gauche aussi.
Allant jusqu’à regarder derrière lui.
Regardant tout autour par la gauche et tout autour par la droite et tout autour du haut en bas.
Ce n’est qu’après ce minutieux examen que le sage se laissa aller à une décision.
Le sage décida avec une extrême prudence que l’endroit précis où il se trouvait était l’ombre du soleil.
Alors le sage eut moins chaud ; d’autant qu’il se souvenait que la nuit était toujours possible malgré le jour.
Mais ce souvenir effaça bien vite tous les autres.

C’est ainsi que le sage oublia qu’il avait une mémoire.

15

Le sage ce jour-là se demandait où il était, nommer son lieu aurait exigé des repères et il n’en avait pas.
Il chercha autour de lui — du regard, sans plus, sans autre effort comme il sied à un sage – quelqu’indication d’endroit.
Rien.
Alors, le sage décida de parcourir des lieux.
Mais il lui revint qu’il avait déjà bougé jadis…
ou était-ce bientôt.
Le sage ne savait jamais trop dans quel sens s’écoulait le temps.
Ayant oublié qu’il avait une mémoire on peut penser que c’est la raison pour laquelle le sage doutait de cela aussi.
Mais peut-être y avait-il une autre cause.
Sentant au fond de lui qu’il avait déjà bougé, le sage fut pris de la crainte de se rencontrer un peu partout : il ne se leva pas.
Le sage décida prudemment, très lentement, avec beaucoup de mesure, qu’il était partout où il se trouvait.

Ce jour-là encore le sage fut satisfait car il avait appris à être quelque part.

16

Le sage était minuscule.
En outre, il n’avait aucun sens, il était trop ténu pour cela, où eût-il pu le caser ? Par ailleurs, il faut bien le reconnaître, il n’avait pas de sens ; parce que rien ne s’y opposait jamais, ou presque.
C’est pourquoi le sage avait raison comme d’autres n’ont pas raison ou de raison, ou de raisons.
Or le sage n’avait rien, pas même d’habitudes, avoir raison lui parut étrange, de là à penser que quand il la perdit il ne fit aucun effort pour la retrouver …
la chose est bien possible.
Le sage, revenons-y, n’avait pas de sens.
C’était un tout, un Alphoméga, tout rond, sans majuscule ni clôture, tout plein dans tous les sens et tous les cinq sens.
Ici et là où qu’il fût.

Et justement …

17

…le sage se demanda combien il était.
Comme il ne s’était encore jamais rencontré, en fait, il pouvait bien douter.
Mais le sage ne doutait jamais, ou il ne se doutait pas qu’il doutait.
Lent en tout comme en rien le sage prit son souffle pour la troisième fois.
Mais cette fois ce n’était pas pour parler, c’était pour penser.
Il décida qu’il allait lui falloir penser — une de ces anciennes activités d’autrefois dont il devait probablement porter encore la trace au fond de son être — penser et, ce faisant, prendre un sens momentané qu’il perdrait probablement bientôt sur le sable.
Mais il aurait pensé.
Et le sage pensa.
Mais…
un sage ne peut tout prévoir car en pensant il s’aperçut qu’il n’avait rien à penser.
Il n’avait rien en règle générale, donc rien à penser non plus.
Le sage pensait qu’il ne pensait pas, et peu à peu sa masse, grave de cette lourde pensée se mit à glisser lentement, progressivement, imperceptiblement.
Aucun Å“il n’aurait pu s’en apercevoir.
En sa chrysalide, la mer frissonna.
Alors un sens vint au sage qui lui donna un frisson fin comme un duvet d’ange.
Le sage sut qu’il glissait sur lui-même.

Alors le sage fut satisfait car il sut qu’il était combien.

18

Le sage était minuscule.
Il fallait bien être d’une certaine taille afin d’être.
C’est pourquoi le sage avait décidé une taille.
Forcément.
Seulement, un sage ne peut tout envisager, il était si petit qu’il ne pouvait plus voir la mer, sans parler même de l’horizon.
Il ouvrait ses yeux minuscules et ne voyait que des faisceaux immenses de lumière éclatée en tous sens.
Le sage se dit qu’il miroitait en d’innombrables directions et couleurs.
Incapable d’avoir un sens il se retrouvait avec des sens à foison.
Aurait-il mal choisi sa taille ? Soudain, à une vitesse fulgurante (pour un sage) il éprouva une vive douleur dans l’Å“il.
Une poussière, probablement, un grain de sable.
Le sage porta un doigt à son œil, ôta un grain de sable ou de sel, essuya.
D’un coup la mer, l’horizon, le soleil, et le reste s’engouffrèrent dans l’Å“il, tous les éclats de lumière se recomposaient et formaient le paysage connu.

Ce jour-là encore le sage fut très satisfait : il sut qu’il était une poussière dans l’Å“il du sage.

19

Ce jour-là le sage regardait le sable, la mer, l’horizon et il voulut voir au-delà.
Le sage n’avait pas de réflexes, il n’avait rien, enfin, rien de particulier, rien qu’on puisse mentionner, nommer, échanger, vendre, détruire ou oublier.
Des reflexes ne lui auraient servi à rien.
Il lui suffisait de vouloir.
L’action, le mouvement était un aspect périphérique, facultatif, somme toute très secondaire.
Le sage voulait voir au-delà.
Alors il regarda au-delà.
Mais où commence et où finit au-delà ? Il faut bien savoir où ça se passe, plus ou moins.
N’ayant pas eu le réflexe de cette précaution, le sage vit au-delà sans limite, à l’infini, au-delà d’au-delà d’au-delà…
Jusqu’à ce qu’il se vît, très distinctement de dos regardant le sable, la mer…

Le sage fut satisfait car il savait désormais que la mer était ronde.

20

Le sage redressa son regard et fixa la mer, l’horizon et conçut non pas « au-delà » mais plus simplement « plus loin ».
Il se dit que c’était très malin.
Mais bien qu’il regardât avec une attention soutenue qui ne lui était pas commune il ne vit rien.
Le sage se leva, condamné au simulacre de l’acte de guet.
Un sage debout n’est pas plus grand que ça.
Il ne vit rien de plus.
Alors le sage grandit.
Le sage était déjà très haut, il ne voyait toujours rien.
Il se rassit.
Les sage conçut qu’il n’y avait rien.

Le sage, immense, regardait le sable, si loin, si bas, « plus loin » vers le bas…

 

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