Il s’agit d’indiquer ici quelques axes que l’on aimerait voir marquer les réflexions qui seront menées autour de cette vaste problématique du sens qu’aujourd’hui on veut donner au passé.
Le passé semble aller de soi. Pourtant, s’il est une notion dont l’impact, le poids, la teneur, la valeur et la signification sociale, philosophique, mythologique et religieuse varie avec les époques, les lieux et les cultures, c’est bien celle de « passé ».

D’emblée, nous le savons bien, le passé n’est ni forcément mythe, ni forcément histoire, sans parler de la foule d’autres aspects qu’il peut revêtir.
Sans doute peut-on désirer s’attaquer à une problématique du temps, une histoire du temps, encore plus complexe. De surcroît, le nombre de tentatives menées en ce sens montre bien que l’unanimité n’est pas prête à se faire sur ce type de sujet.

Reste alors le temps dans son irrémédiable absolu : dépassé, perdu puisqu’acquis déjà, permanent puisqu’irréversible, inaltérable car mort, objet non de l’au-delà mais de l’en-deçà, toujours déjà…
Inaltérable… sauf par l’image qu’on en fera : le nommer, le repérer, c’est l’affubler d’un mensonge beau ou laid.
Mort… sauf qu’on peut encore l’anéantir par l’oubli dans un effort forcené, une psychose maniaque du présent.
Irréversible… mais on s’emploie de partout à lui donner le sens qu’on lui souhaite ; car, à quoi bon se le cacher, le passé est voulu opératoire, utile, rentable, productif. Pourtant il ne le sera jamais.

L’avenir et le futur s’offrent autant à nos rêves qu’à nos pouvoirs effectifs. Nous touchons les objets et les toucherons encore ; mais nous, nous ne les toucherons plus. Sans doute la poésie permet-elle d’approcher cette notion de vacuité parfaite où tout est englouti et investi. Haut lieu de tous les mythes, de tous les poèmes… de tous les mythèmes, unités minimales infiniment recombinables puisque le passé ne nous contredit jamais, ou si rarement.

Lieu de tous les hauts mythes : de ceux qui nomment pour toujours, qui fondent et établissent les hommes dans la durée et la permanence forte. Lieu de tous les bas mythes, ceux des dieux dans la cuisine, ceux de cette dérisoire énergie dépensée par l’homme pour se trouver un sens applicable à lui-même.
Basse et humiliante besogne. L’homme est si nu sur cette terre qu’il lui faut produire lui-même une bonne raison d’être là.
Même cela ne lui est pas donné !
Dans une société où la place des individus n’est pas déterminée à l’avance et où les hiérarchies sont effacées, les hommes sont toujours occupés à se fabriquer un destin, à « s’imposer » aux autres, à « se distinguer » du troupeau, c’est-à-dire à « faire carrière ».(René Girard)
Mesure et démesure, le temps n’est connaissable que par le passé. Il n’a que cette extension-là. Il n’est tangible que par là où il n’est plus. Objet inexistant dont seule la trace permet de supposer l’existence. Mais, ainsi que de nombreuses réflexions l’ont montré (Derrida parmi tant d’autres s’y est employé), la trace est une notion riche, précieuse mais également diverse, multiple et ontologiquement presque aussi insaisissable que ce dont elle est trace.
Non mesurable est le temps, ainsi que les Japonais l’avaient bien remarqué – avant Einstein et sa très relative relativité. Ainsi, au Japon, le temps de la nuit, comme celui du jour, est resté divisé en six parties égales jusqu’en 1873. Toutefois, la durée de la nuit et celle du jour varient tout au long de l’année ; alors, les six parties du jour et les six parties de la nuit se devaient-elles d’avoir des durées différentes jour après jour. Ce ne fut pas un problème aussi longtemps qu’on se contenta de nommer l’heure et non de mesurer la durée. Alors seulement on comprit la difficulté de l’entreprise, on fit des prouesses de technicité dans la construction des horloges mais on ne changea pas les conceptions du temps avant le XIXème siècle. (Cf.
 Daniel Boortsin
)

Chronologie et temps culturel sont depuis bien longtemps des concepts opératoires bien distincts. Les physiciens, les ethnologues, les psychologues, les philosophes et les historiens ont tous apporté leurs réponses en matière de temps et de rapport au passé.

Nous ne sommes toujours pas plus avancés au quotidien et les hommes se posent aujourd’hui encore et toujours les mêmes questions et éprouvent les mêmes grandes angoisses existentielles.
Reste le refuge bien confortable des représentations.

Mais que repésente-t-on jamais? Des états de passé, des états de temps figés, ou des états de présent qui, cumulés, donnent par feuilletage une impression de passé.

Ainsi le musée est inhérent à notre perception non pas du passé mais des présents.
Le musée n’est pas lieu de passé mais lieu de présents.
Sans doute est-ce pourquoi il convient de le mieux définir, de le comprendre plus comme hyper-oeuvre, défini par sa manière de montrer que par ce qu’il montre en tant que lieu physique de la collection d’objets.

Lieu de présents qui se combinent sans forcément s’empiler ; car, ce qui est passé pour moi qui suis venu revoir, re-connaître, est flambant neuf de nouveauté pour tel qui m’accompagne pour connaître et voit surgir un beau réel « tout neuf », donc « tout présent » .
Lieu des présents accumulés par la collection et lieu des présents cumulés par la conscience des amateurs-visiteurs-promeneurs (comment dire ?)

Au musée comme ailleurs, de tout temps, l’art a été embarrassant.
C’est pourquoi il fut toujours mis au service d’une cause autre que de la sienne propre, c’est-à-dire de son absence totale de cause propre. L’art, parce qu’il est sans cause, est mis au service de toutes les causes, du crime à la publicité, en passant par tout le reste.

L’absence totale de cause du geste artistique est inadmissible pour les prêtres grands ou petits, pour les politiques, rois et ministres laïcs ou sacrés, pour les marchands du Temple ou d’ailleurs.
Le geste sans cause ne s’inscrit nulle part et risque bien de n’aller nulle part, de ne pas entrer en circulation. Autrement dit de ne pas signifier.
Voilà l’intolérable. Un geste qui ne serait pas productif.
Voilà l’art frappé d’interdit car il ne dit … rien. Si il veut, il ne dit rien que lui, que son être-là, il s’autodésigne dans son propre procès ontologique.
Alors, geste sans cause et sans circulation, « tu ne signifieras point, car tu as raté ton public. »
Condamnation sans appel. Et après !
La belle affaire ! Clientèle ou public ? Choix délicat, choix non choisis, à peine conscients. Qui peut se targuer d’y pouvoir mais.

Inadmissible gratuité. Récupération alors, partout, en tous temps et en tous lieux : sacré, pouvoirs, magies ont vu en l’art prestige, rareté, privilège, moyen d’impressionner ou de séduire, puis monnaie, et finalement dernière substitution en date – le sens faisant défaut aux pouvoirs désacralisés – l’art, la culture, tout ce qui se dit esthétique, est conduit à conférer du sens à ce qui n’en a pas.
Comble du paradoxe, voilà ce geste sans cause qui ne prétend pas au sens condamné à en donner à cela qui en faisait jadis commerce au sein de la société des échanges.
Hors récupération demeure ce qui n’est pas advenu, ce qui n’est pas encore, mais qui peut à tout moment se déclencher : le virtuel.

Le virtuel pour cause d’informatique, d’électronique – abusivement qualifiée d’interactive (à moins qu’on ne parle du point de vue de la machine car pour elle, en effet, l’humain qui est en face est un assez bon interlocuteur interactif) – le virtuel, donc, est à la mode.
Pourtant, bien avant cette ferveur publicitaire, d’aucuns avaient perçu le caractère éminemment virtuel de toute forme de savoir, de tout « talent » , de toute œuvre en attente d’être perçue ou interprétée…
Virtuel, sans cause, hors commerces, le geste demeure présent à jamais pour qui l’explore, le découvre, l’accomplit.
Virtuel, sans cause, l’acte esthétique est appartenance et démarcation tout en un : autrement dit, c’est l’élément constitutif minimal du processus identitaire.

Voilà pourquoi ci-après nous pensons l’identité, ses lieux et ses allures, le geste et l’objet esthétique en ses lieux et ses manières d’apparaître en multiples présents aux musées, puis, par-delà le musée local, le musée global, le musée portatif et à domicile, hyper-œuvre et œuvre en soi, le bâtiment cumule les temps et les espaces en un feuilleté qui ne se donne pas à lire.
Inadmissible dans sa diversité car le penser comme objet consiste à nier ce qu’il contient ; comme si l’on n’allait au théâtre ou à l’opéra que pour en admirer la seule décoration ou architecture.
Ce serait pervers, fou, interdit… Hors scène, obscène, mais tellement riche de multiples présents.

Renaud ZUPPINGER
Université Paris 8,
janvier 1997