Christine RAMEL

Le piège des mots

Le concept de diversité culturelle : quelques repères sur les mots-clés du débat sur la diversité culturelle Réflexion critique sur les définitions pour dégager le contenu que je veux leur donner. Se situer dans le débat sur la mondialisation et la montée des identités culturelles.

Il s’agit de resituer la diversité culturelle dans un contexte de mondialisation qui touche tous les pays européens, d’évolutions de l’immigration et de la situation post-coloniale qui à ce jour ressurgissent dans le débat particulièrement en France (Non à l’Europe du 29 mai 2005, crise des banlieues de novembre 2005).

La « diversité culturelle » serait une réponse à cette grande lame de fond de la mondialisation qui a tendance à uniformiser et standardiser la culture d’un côté, mais aussi d’un autre côté peut être une opportunité pour accroître les échanges et offrir une »visibilité inédite à des cultures jusque-là largement ignorées de l’autre ».

Mondialisation destructrice ou créatrice, si la question est loin d’être tranchée, c’est en tout cas à une recomposition des systèmes et organisations (politiques) et des représentations culturelles que l’on participe actuellement.

Pourquoi ce « mot magique » de diversité culturelle invoqué par tous ? Personne ne peut se déclarer contre la diversité. Il illustre ces deux courants : une réponse à la mondialisation, à la logique toute puissante du marché et de la création de nouvelles formes d’inégalités (nationales, locales et individuelles) et aussi une affirmation identitaire. C’est le premier de ses paradoxes.

Ce n’est pas le seul. Chez les économistes, comme on le verra plus loin, certains l’invoquent comme un éloge appuyé du libéralisme… Chez les professionnels de la culture, comme une affirmation à plus de droits !

Dans cette confusion des mots, je voudrais d’abord mettre en perspective quelques points de repères, tout d’abord en clarifiant quelques-uns des mots-clés du débat sur la diversité culturelle et lever quelques unes des ambiguïtés sémantiques qui recouvrent en fait des enjeux politiques et des conceptions radicalement différentes de la société : diversité culturelle, multiculturalisme, interculturalité, pluralisme, intégration…

Il s’agit donc dans un premier temps de s’interroger sur le(s) sens (parfois opposés) que ce mot-valise véhicule et d’abord de définir les entrées sémantiques qui vont nous intéresser (anthropologie, sociologie, philosophie politique), en parallèle à ce qui me semble un cadre légitime du concept (citoyenneté culturelle, valeurs démocratiques) : la Convention de l’UNESCO (l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture)sur « la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles », dont nous verrons qu’il n’est pas dénué d’ intérêts divergents

Mais n’est-ce pas symptomatique de la diversité ? La notion même de diversité culturelle renvoie à de multiples registres de droits et de sens.

Un nouveau terme consensuel riche d’ambiguïtés

Etymologiquement, le mot « diversité » est dérivé du latin « diversitas » : « divergence, contradiction ». et dérivé de diversus : « variété, différence ». Le terme a exprimé la notion de bizarrerie et de méchanceté jusqu’à la fin du moyen âge, le sens de « divergence, opposition » était encore vivant au XVIIème siècle et s’est maintenu plus longtemps. Aujourd’hui, l’unique sens courant est pluralité, variété (contrairement à concordance, monotonie, ressemblance, uniformité Dictionnaire culturel en langue française, sous la direction d’Alain Rey, Robert 2005)

Largement employée dans le débat politique commun et les médias, l’expression est évoquée aujourd’hui en réponse à une foule de questions qui apparaissent dans une multitude de champs politiques, historiques, sociaux… et renvoie à un modèle de société en mutation, et à des représentations culturelles qui sont elles aussi en train de changer

Au sein de la politique culturelle française, il faut attendre 1982 pour que la notion de diversités des cultures apparaisse, avec le décret de Jack Lang sur la démocratie culturelle qui doit « permettre à tous les Français de cultiver leur capacité d’inventer et de créer, d’exprimer librement leurs talents et de recevoir la formation artistique de leur choix, de préserver le patrimoine culturel national, régional ou de divers groupes sociaux pour le profit commun de la collectivité tout entière, de favoriser la création des œuvres de l’art français dans le libre dialogue des cultures du monde ».

Une ode à toutes les diversités créatrices, aux antipodes du modèle Malraux fondateur de notre ministère de la Culture et d’une conception universaliste de l’action culturelle, quand il s’agissait de « favoriser l’accès du plus grand nombre aux œuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France au plus grand nombre de Français » (Décret fondateur du ministère de la Culture en 1959).

Fidèle à notre histoire culturelle, qui a exclu l’éducation populaire de la tutelle du ministère dès sa création et ainsi dressé un mur entre culturel et socio-culturel, la séparation restera tranchée entre les deux conceptions : démocratisation ou démocratie culturelle. Et de fait on peut se demander comment la démocratie culturelle en valorisant toutes les cultures a permis le relativisme culturel et de noyer les valeurs de démocratisation chères aux années Malraux… Premier paradoxe.

Dans L’autre mondialisation, Dominique Wolton (sociologue, spécialiste des médias, qui travaille depuis quelques années sur la question des rapports entre la mondialisation et les phénomènes culturels) analyse les rapports entre la communication, la société, la culture et le politique. La diversité culturelle renvoie à l’obligation de prendre en compte la pluralité des cultures au plan international. Mais la question de la diversité culturelle a deux significations : d’une part la diversité culturelle défendue par l’UNESCO c’est-à-dire le respect des identités culturelles, des langues, des patrimoines, des valeurs… D’autre part la diversité culturelle promue par les industries culturelles(livre, film, radio, internet, jeux vidéo) qui expérimentent à la fois l’ouverture culturelle et la standardisation. Il y a là conflit entre logique économique et logique culturelle, et à l’échelle mondiale les intérêts de ces industries sont nécessairement contradictoires avec le respect de la diversité culturelle. Deuxième paradoxe.
Une logique économique que dénonce Françoise Benhamou pour ses ambiguïtés. De fait, la diversité culturelle est un concept commode qui permet de rallier à peu de frais tous les adeptes de la politique culturelle et mérite un meilleur usage selon cette économiste :
« Le moment de son entrée dans le discours politique n’est pas anodin : il est concomitant de la montée des débats sur le multiculturalisme, de la mise en question de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) comme lieu central de la négociation de l’exception culturelle, et du renouveau des interrogations sur la démocratisation des pratiques culturelles. Le thème de la diversité suggère, en effet, que toutes les formes d’expression méritent un traitement égal. Fort de ce programme, les adeptes de la diversité s’interrogent rarement sur les éventuelles dérives liées à la promotion des cultures locales, transformations des cultures en autant de folklores aussi séduisants qu’exotiques, muséification de certains lieux de culture, replis identitaires ».

La diversité peut en effet être la meilleure alliées du libéralisme capitaliste si elle est confondue avec nouveauté, paradigme de base de la société de consommation. Si les économistes se font fort de ne s’ériger ni en censeur ni en juge, un regard sur la qualité des contenus et l’analyse de la standardisation des biens réclame quelque regard sur la qualité : « Une diversité apparente, mesurée à l’aune du nombre des nouveautés, va alors de pair avec un mouvement de standardisation ». Car alors que les marchés culturels n’ont jamais offert une telle diversité d’œuvres, les consommations se concentrent sur une extrême minorité d’entre elles… (Françoise Benhamou, Mouvements, 2005)

Un activisme suspect entoure la notion de diversité culturelle invoquée contre l’idéologie néo-libérale, l’hégémonie du marché et l’impérialisme états-unien. Cette allure caricaturale du débat néglige par exemple l’impérieuse nécessité contraignant le marché à produire indéfiniment de la différence afin de l’intégrer et de s’en nourrir, condition sine qua non de son fonctionnement.

Ce statut de la diversité encouragée, sinon créée par le marché, reste à débat pour le chercheur en sciences sociales Stéphane Vibert qui évoque les exemples des succès commerciaux de la world music, des festivals ethniques ou films exotiques asiatiques notamment… Il démontre la nécessité de jugement de valeur à propos de la diversité culturelle à l’aune de nos valeurs de démocraties occidentales.

L’auteur penche d’ailleurs pour un mouvement d’assimilation historique des démocraties libérales occidentales aux valeurs individualistes modernes. Mais il fustige alors « le ruisseau de la diversité vient bientôt rejoindre le lit de l’uniformité des pratiques et styles de vie conformes à l’idéal individualiste et consumériste » (Mouvements, 2005).

La diversité culturelle en Europe : réponses différentes

Unie dans la diversité : depuis 2000 c’est la devise de l’Union européenne qui a défendu le projet de la Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Après la formule lancée en 1989 par Jacques Delors : La culture n’est pas une marchandise comme les autres, l’Europe, s’est engagée dans la reconnaissance progressive de la spécificité de la culture : la culture apparaît dans le Traité de Maastricht, renforcé par celui d’Amsterdam en installant une clause horizontale prévoyant que l’Union, dans toutes ses actions, doit prendre en compte les aspects culturels afin de respecter et promouvoir la diversité culturelle. Une ligne de conduite qui a conduit l’Europe, nous l’avons vu, de la position de l’exception culturelle à celle de la défense de la diversité culturelle.

Si l’Union européenne défend une identité basée sur la diversité, pourtant, et c’est lié à leur histoire, les pays européens répondent de manière très différente à la diversité culturelle, entre multiculturalité et intercultualité, communautarisme et intégration des populations. Le traitement de la diversité se traduit de multiples manières. >

Nous allons voir quelques approches de projets culturels en Europe, et leurs limites : pour cela je me fonde sur des exemples développés lors des 12èmes Rencontres du réseau Banlieues d’Europe, « La diversité culturelle en action », en novembre 2005 à Anvers (Actes disponibles auprès de Banlieues d’Europe). A noter que ces rencontres avaient lieu au cœur d’une actualité brûlante, en pleine crise des banlieues en France.

Banlieues d’Europe est un réseau culturel européen constitué en 1992 à Strasbourg (sous ‘l’impulsion de Jean Hurstel) né autour d’acteurs culturels, d’artistes, de militants, de chercheurs, afin de croiser leurs pratiques, d’échanger leurs informations et de réunir leur expérience pour évaluer et faire valoir les projets d’action culturelle naissant dans les périphéries urbaines en Europe. Le réseau qui réunit environ 300 membres, est à l’initiative de rencontres internationales, de séminaires et formations, publications, et se veut également un lieu ressources de l’innovation culturelle et artistique en Europe.

Moussem

Cette organisation issue de la communauté marocaine à Anvers depuis 2001 organise un festival, avec pour objectif de rendre visible la culture marocaine à Anvers. Après 40 années d’intégration de la communauté marocaine et turque qui est importante dans cette ville, la nouvelle étape pour les générations suivantes nées en Belgique est que leur culture, leur identité fasse partie de l’identité de la ville et du territoire. Ils n’ont donc pas de lieu fixe, ont choisi de ne pas avoir une maison turque, une maison marocaine ou une maison arabe mais de faire participer leurs œuvre dans toutes les maisons, surtout les maisons subventionnées parce qu’il s’agit de l’argent du contribuable.

Leurs revendications identitaires s’expriment ainsi : « nous avons le droit de présenter nos œuvres dans les institutions car nous payons des impôts et sommes des citoyens, ce qui mène à dire que nous avons également le droit de présenter notre culture dans ces maisons ».

L’organisation qui s’est développée à partir de la communauté déborde de ce fait de l’aspect culturel, au social et politique. Actuellement, elle observe une radicalisation des communautés « allochtones », dans les banlieues : au niveau identité, cette radicalisation augmente avec un retour aux racines, la religion présentée comme le « sauveur qui résoudra tous les problèmes ».

Leur projet de festival pluridisciplinaire, avec un fort aspect de fête populaire, a pour objet de s’inscrire dans un contexte plus large et de faire participer sa communauté sur l’air de : « Vous avez tout d’abord une identité flamande, une identité urbaine, vous faites partie de la ville d’Anvers, c’est quelque chose qui est beaucoup plus large que votre religion, que votre nationalisme, etc… ». Elle tente également de ne pas présenter seulement la culture marocaine mais d’être une plate-forme pour l’échange, en faisant participer différents types de publics, par des représentations dans les centres culturels. Leur investissement dans le champ de « l’artistique social », par le biais d’ateliers photo ou d’ateliers d’arts plastiques, est une méthode pour générer « la participation active à la culture et à l’art.

Le responsable insiste par ailleurs sur la reconnaissance culturelle du festival, sur l’importance de ne pas être uniquement dans des politiques d’intégration et de diversité : « On se base sur d’autres points de départ, on a d’autres publics, mais nous sommes un festival, pas un festival marocain, arabe ou n’importe, tout simplement un festival ». Avec pour ambition à terme « d’arriver donc à des changements et à des processus de changements structurels dans les grandes maisons ». Et de ne pas rester dans la marge. En 2007, ils ont un grand projet pour le musée d’art contemporain d’Anvers, et auront le musée à disposition pendant le festival Moussem : « Et donc nous n’allons pas nous adapter au musée, mais c’est le musée qui va s’adapter à nous ». >

Quelques questions suite à cet exemple : si un des paramètres essentiels me semble être la qualité reconnue de l’expression culturelle de cette communauté (donc on est pas sur une politique de quotas), on peut s’interroger sur la revendication identitaire légitimée par la reconnaissance de l’institution, l’importance de ne pas rester dans la marge : la question des « droits à ».

Quand l’organisation revendique : « Nous aimerions que notre culture, notre « identité » fasse partie de l’identité de cette ville et de ce territoire », dans quel projet commun se reconnaît Moussem ? Et n’est-on pas là dans le risque d’une diversité culturelle infinie, permettre l’expression de tout le monde, parce que l’on paye des impôts et donc que l’on reçoit des subventions ? Cette logique de l’assistanat peut se aussi se traduire par un déni de citoyenneté, et même si la démocratie culturelle permet à des expressions culturelles d’émerger dans l’espace public, comment, bien que Moussem se réclame d’une identité « flamande, urbaine, anversoise », ne pas rester seulement sur la revendication de droits plutôt qu’à la participation à un projet commun.

Mon hypothèse est que ce projet commun a du mal à exister, et que face aux pressions identitaires, les pouvoirs publics laissent à chaque communauté un espace, ce que confirme le fait également pour l’organisation de ne pas se reconnaître pleinement au sein d’un centre culturel (le Cultuurcentrum Berchem) mais d’avoir quelques journées dans l’année dans la programmation de théâtre, de danse, « avec une programmation un peu particulière et nous essayons d’attirer notre public », qui ne fait que renforcer cette idée de séparation, plutôt que de participer à un espace commun.

On peut se demander à quelles conditions un tel projet, pourtant affirmé sur des bases interculturelles, reste dans la « différence » et comment on peut éviter cette « juxtaposition » de cultures plutôt qu’un véritable échange et la constitution d’un projet urbain interculturel basé justement sur la différence et les frottements/relations qu’il pourrait générer. On est loin d’une assimilation, ou d’une intégration à la culture dominante, et du modèle classique républicain (où il n’y a de place que pour des individus égaux en droit) et proche de la formule à l’anglo-saxonne qui accueille les différences, les minorités.

Avec ces identités particulières qui demandent à être reconnues dans l’espace public, il y a le risque d’une part de stigmatisation des groupes déterminés, d’autre part que se développe à l’inverse le phénomène de « lobby », ce qui représente les deux facettes de la même médaille… En même temps le fait que la municipalité propose ces espaces « plate forme où les différentes cultures ont un espace pour travailler » représente une réponse culturelle à la crise sociale, dans une ville qui doit gérer des relations urbaines où la peur de l’autre est dominante, avec une extrême-droite à près de 30 %, et où encore dernièrement les faits divers démontrent la présence du racisme et de la violence (cf le récent meurtre en mai 2006 en pleine rue d’une jeune noire et d’un bébé par un jeune sympathisant d’extrême-droite).

Archives Libraries Museum – London (ALM)

Cet exemple illustre de façon éclatante l’approche anglo-saxonne : il s’agit d’une institution financée par le gouvernement britannique, l’agence de développement pour les archives, les bibliothèques et les musées (ALM, Archives Libraries Museum London) dont l’objectif est d’ »assurer à ce secteur un rôle actif adapté aux besoins des diverses communautés de la capitale ». Pour ce faire, l’ALM revendique de se préoccuper d’abord de diversité ethnique plutôt que culturelle. L’enjeu primordial -et surprenant pour nous en France sous notre drapeau universaliste et républicain- est l’approche par communautés pour les grandes orientations de ce secteur culturel. Plus d’un tiers de londoniens appartiennent à une minorité ethnique, 42 communautés -de plus de 10 000 personnes- nées hors de Grande Bretagne vivent dans la capitale. L’agence s’est posée la question de savoir dans quelle mesure les collections, expositions et activités des musées et bibliothèques répondaient aux besoins de cette diversité ethnique.

Pour avoir des données concrètes, un premier rapport a mis en évidence la question du personnel composé de 98 % d’origine européenne blanche, de 2 % de Noirs et d’autres minorités ethniques. Cette approche « ethnicisée » met en lumière plusieurs contradictions : les personnels pensaient que seules les collections reflétant les communautés ethniques « étaient pertinentes » et pouvaient intéresser ces communautés, et ils avaient des idées préconçues partant du principe qu’un « Blanc » n’était pas intéressé par l’art africain ou l’art arabe par exemple… De la même manière, les questionnaires auprès du public ont mis en évidence que pour la majorité des minorités de couleur, « les musées finalement n’étaient pas très pertinents par rapport à leur communauté d’origine ». Le défi pour les musées, et la conclusion du travail « doit être de promouvoir et de défendre les liens entre les gens, les lieux et leur passé ». Ainsi le Musée de Londres a mis au point un cadre pour voir comment inclure et développer des collections concernant les transsexuels, les homosexuels, les lesbiennes. Si l’objet n’est pas de comparer cette approche muséale (constitution des collections, publics) de la diversité, elle pose des interrogations !

On ne verrait pas un musée français s’interroger sur la composition de son personnel. Ce qui permet par ailleurs en fait de poser la question ! Même si on est d’emblée au cœur des limites d’un projet multiculturaliste, le côté positif de cette démarche me paraît être l’approche pragmatique de la réalité. Sur la base de questionnaires et d’interviews, puis de constitution de groupes de travail d’abord avec le personnel puis avec le public, l’agence a pu faire avancer la question de la diversité en imposant un changement au plus haut de la hiérarchie par le développement de partenariats, de formation des personnels… Puis elle a travaillé avec les minorités de « couleur » sur ce qu’elles ressentaient par rapport au musée, a développé de nouvelles approches et mis au point une boîte à outils, une méthodologie pour aider les musées à faire en sorte que leurs collections soient plus ouvertes et plus accessibles à des personnes différentes.

Cette approche au plus près de la réalité a permis un travail en concertation « avec » les communautés, et non pas « pour » elles : « Les personnes du secteur du patrimoine ont commencé à se rendre compte que si vous voulez progresser, établir des liens, qu’il y ait du sens avec toutes les communautés de Londres, ceci ne pouvait se faire qu’avec les gens concernés, qu’avec ces minorités… ». Si la relation et la rencontre sont au cœur du projet, reste en question, ce qui questionne toute politique multiculturaliste, jusqu’où une communauté peut-elle exiger une représentation culturelle – qui est par définition sans frontières- fermée, et comment l’institution publique peut-elle garantir l’égalité citoyenne et donc le lien social devant le poids des lobbies ?

Deux exemples parmi une multitude illustrant la variété des projets, avec chacun ses propres difficultés et sa propre approche. Une multiplicité d’initiatives au plus près du local, qui génère ses propres interrogations, mais illustre en tout cas des pistes de réponses concrètes à la diversité culturelle, par la capacité des artistes et des habitants de se mettre ensemble, à produire ensemble… Ceci pour dire que la dimension culturelle sans le social, ou sociale sans la culture, semble avoir montré ses limites, notamment en France.

Sur cet aller-retour entre « différentialisme » et « universalisme », citons Dominique Schnapper qui fait remarquer que, lorsqu’on observe les politiques d’intégration en Europe, on s’aperçoit que certains pays qui proclament leur attachement à des principes universalistes, « sont inévitablement conduits, dans la gestion concrète, à prendre en compte les particularités des populations… Inversement, d’autres pays reviennent sur des politiques particularistes pour mieux retrouver le sens de la cité ou de la collectivité nationale ».

Pourtant avec une politique qui se détermine à partir de critères sociaux et non « raciaux », par rapport à notre modèle d’intégration républicaine en France, les écarts existent entre les promesses du modèle républicain et la réalité de la société française, comme l’ont montré les événements de crise des banlieues de novembre 2005. Cela fait une trentaine d’années que son efficience est interrogée par les spécialistes et chercheurs en sciences humaines, dont certains se penchent sur la place du sujet dans la démocratie moderne, pour penser une nouvelle citoyenneté et une régénération du lien social.

En outre, comme d’autres nations, la France est aujourd’hui au cœur de la période post-coloniale de son histoire qui impose un retour sur soi douloureux et toujours pas assumé. Et ce double mouvement d’unification derrière la bannière républicaine et de reconnaissance de la pluralité devient de plus en plus problématique.

Hormis ces deux modèles de gestion politique des démocraties libérales, selon une approche multiculturaliste des minorités en leur accordant une place explicite, spécifique et autonome dans l’espace public (à l’instar des Etats-Unis, du Canada ou de certains pays européens), ou une approche intégrationniste comme en France, n’y a-t-il pas nécessité d’inventer de nouvelles voies pour accorder les réalités pluriculturelles des sociétés et leur unité dans un contexte où revendications communautaires, revendications sociales et affirmation de nouvelles formes d’individualisme sont souvent confondues ?

Limites à la diversité culturelle

Ces problématiques posent avant tout la question des identités, et le problème des « identités-refuge » où se cantonnent ceux qui ne peuvent jouer dans ce gigantesque « village » mondialisé et être ce « citoyen du monde » « multi-branché », selon la thèse de Dominique Wolton, qu’un certain modèle de mondialisation économique et technologique voudrait imposer.

En premier lieu, la diversité culturelle pose la question des frontières de la démocratie et surtout des frontières de la démocratie dans ses fondements de « vivre- ensemble » et de valeurs communes. Il faut également la repositionner dans l’horizon post-colonial, dans un monde qui se voudrait multilatéral et critique des idées « universalistes ».

La diversité culturelle est-elle menacée ? Avec la mondialisation, la nouvelle appréhension des espaces et du temps, la division d’un monde technicisé, l’émiettement » de la société et son rapport au monde de plus en plus virtuel, qu’en est-il de la citoyenneté ancrée sur un territoire, transcendant les particularismes culturels, sociaux et religieux ? En parallèle à la globalisation, on assiste à l’affaiblissement de l’Etat-nation et de sa puissance à garantir l’intérêt collectif, la citoyenneté s’attachant à la personne et à ses droits individuels, la notion d’intérêt public de plus en plus dissociée d’un espace national qui perd de sa légitimité, l’Etat réduit à répondre à une logique guichet et de projets…

Comment peut se manifester la résistance au libéralisme qui se dégrade en une tolérance sans principes et une poussée des droits individuels et du poids des communautés et des identités ethniques et religieuses ? La Convention défendue par l’Europe a-t-elle une réponse à apporter au relativisme culturel ?

Le risque en effet pour la diversité culturelle infinie, est d’un pluralisme qui aboutit au relativisme culturel (c’est à dire suspendre la possibilité de tout jugement normatif hors de son groupe d’appartenance au nom du respect de l’autre), et cela pose la question de la nature de ce pluralisme que peut contenir une démocratie. Comment le droit à la différence se transforme-t-il alors en droit à l’indifférence, renvoyant l’étranger à une altérité radicale, source d’exclusion (sur le mode « la démocratie pour les démocraties, la barbarie pour les barbares). On ne peut prôner un maximum de diversité sans remettre en cause les fondements du vivre-ensemble collectif. >

Le droit en sont est un premier garde-fou. Les limites s’inscrivent très clairement dans la Convention : « nul ne peut invoquer la diversité culturelle pour porter atteinte aux droits de l’homme » (article 4). La diversité culturelle prend tout son sens du fait que la Convention articule sa défense avec une série de principes essentiels : respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales… Autant de garde-fous nécessaires et valables simultanément pour éviter toute interprétation ambiguë ou abusive de la notion de diversité culturelle et éviter son dévoiement.

Il y a ensuite le niveau de l’Etat et sa fonction normative à l’égard de pratiques culturelles jugées contraires aux droits fondamentaux : lutte contre les traditions non occidentales jugées obscurantistes, comme l’excision, la répudiation ou le châtiment corporel. Même s’il y a des variations selon les traditions nationales, les contextes politiques propres à chaque société.

Mais il n’y aurait pas problème si les cultures étaient toutes partout aussi respectueuses des droits de l’homme. Les sociétés modernes seraient alors la forme la plus aboutie du modèle pluraliste alliant la tolérance à des pratiques et styles conformes à l’idéal individualiste consumériste de notre temps et de nos démocraties libérales.

C’est peut-être l’enjeu du dialogue interculturel, et la question du rapport à l’autre, dont le cadre européen offre le cadre idéal. Se poser la question de la diversité culturelle face à la mondialisation c’est aussitôt tomber sur le chantier de l’Europe : « Des hommes, au-delà de tout ce qui les sépare, peuvent-ils cohabiter en adhérant à un certain nombre de valeurs démocratiques et en respectant les identités culturelles des uns et des autres ? » selon la question posée par Dominique Wolton.

Enjeux de l’application de la Convention sur un plan local

Le dialogue interculturel, du global au local : la notion d’échanges et d’interaction est très présente dans la Convention. Dans ses objectifs il s’agit de : « Encourager le dialogue entre les cultures, afin d’assurer des échanges culturels plus intenses et équilibrés dans le monde en faveur du respect interculturel et d’une culture de la paix » (article 1, Objectif c). Egalement de : « Stimuler l’interculturalité afin de développer l’interaction culturelle dans l’esprit de bâtir des passerelles entre les peuples » (Objectif d).

La Déclaration, dans une perspective philosophique et cosmopolitique, évoquant de grands principes directeurs, puis la Convention de l’UNESCO réaffirmant un certain nombre de ces principes et tentant d’entrer dans une sphère juridique s’inscriventdans une histoire : depuis la tradition des Lumières et les principes de droit cosmopolitique kantien (conception SDN dans les années 30, Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, constitution de l’ONU…). Certes la Convention de l’UNESCO oublie le terme pluralisme. Ne s’engage pas sur la définition de culture, ni sur la question de la résolution des différends… Bref, est un texte au fond ambigu et qui est loin de tout régler.

Mais elle peut se prendre pour une base de départ, pour en avoir une lecture qui du point de vue historique, philosophique et géopolitique représente une avancée. Cependant ce qui peut sembler de belles déclarations ONUsiennes peut-il avoir une portée réelle sur le terrain ?

Certes reste aux Etats qui ont engagé leur signature au niveau international à prendre la mesure des conséquences qui s’imposent sur la transformation de leur dispositif de politique culturelle, pour être compatibles avec les principes retenus par le référentiel de la diversité culturelle. Et aux collectivités locales, c’est-à-dire l’échelle de décision la plus proche des habitants, à en prendre également la mesure à leur niveau.

Quelques pistes pour défendre la nécessité de tisser du « lien culturel », la place d’une culture relationnelle au cœur du projet culturel et politique, et pour envisager cette « société interculturelle » qui se dessine dans un contexte en mutation, au milieu de multiples « brouillages » comme le note judicieusement Guy Saez, chercheur à l’IEP de Grenoble : « La notion de société interculturelle prend acte d’un certain brouillage entre les hiérarchies habituelles (élitisme/populisme), les légitimations internes (culture nationale/cultures régionales et communautaires), les frontières traditionnelles (cultures d’ici/cultures d’ailleurs), aurait le mérite de retrouver une dynamique qui s’est un peu perdue ces dernières années ».

Peut-être peut-on en rajouter un autre brouillage : le rapport individu/collectif, et la nécessité d’inscrire un rapport « individuel » et citoyen avec l’art qui serait une alternative à l’horizon consumériste et individualiste de nos démocraties libérales. Cela interroge les politiques publiques, les artistes et les acteurs culturels comme le public. Mais ceci est une autre histoire…

Si aujourd’hui, la définition d’une communauté de citoyens libres et égaux ne va pas (plus) de soi, ni les solutions pour assurer cette liberté et cette égalité, une certitude demeure : une société n’existe que par le lien social qu’elle génère entre ses membres. Celui-ci demande une curiosité, une connaissance et un respect mutuels et la reconnaissance d’un espace d’appartenance commun.

Faisons le pari que l’Europe est cet espace symbolique. « En dehors de références religieuses communes, de l’adhésion à un certain modèle de rationalité et à la philosophie des Droits de l’homme, tout sépare les peuples européens. Des langues à l’histoire, en passant par les visions du monde, les différences sont considérables, et c’est le défi de ce projet que d’essayer, après un XXème siècle sanglant, de rapprocher et de faire coopérer ces peuples », résumerons-nous selon les mots de Dominique Wolton qui prône « l’identité culturelle relationelle » comme ultime défi pour répondre à la question de ce qu’il appelle la « cohabitation culturelle » et qui n’est autre que celle de la diversité culturelle : « Le projet même de l’Europe interdit l’identité-refuge ». Par son histoire, « l’Europe est condamnée à l’ouverture et à la relation en même temps qu’à l’obligation de respecter les identités culturelles… ».

Concluons en souhaitant que le dialogue (inter)culturel (que je préfère au dialogue des cultures, les cultures ne parlant pas entre elles…) permettra à la « créativité des individus, des groupes et des sociétés » et aux « expressions culturelles » selon la définition de l’UNESCO de créer une diversité au cœur d’une Europe culturelle, qui après l’Europe économique et institutionnelle, est encore à construire.