Contre …

L’Europe est née « contre ». Pourquoi feindre de l’oublier ? Elle est née contre la guerre, contre les nationalismes, contre les replis. Elle est née d’une volonté de dépassement des conflits par la « communité » (et non la communauté) d’intérêts (économiques, il est vrai). Cette chasse aux conflits permettait il y a encore quelques années des constats de convergence. Ce qui n’était déjà pas si mal. Toutefois il nous faut comprendre que si, aujourd’hui, les instances européennes feignent d’oublier cette dimension des « contre », c’est surtout pour donner l’illusion d’un « pour ». Mais là le bât blesse. Le « pour » est demeuré un objet vide, une sorte de « mana », magique, passe-partout, un tiroir commodément sans contenu. Car qui oserait s’aventurer à définir ce « pour », avec précision, au-delà des généralités comme la « paix des peuples » sur laquelle, même là, on l’a vu, les Etats-membres sont bien incapables de parler d’une seule voix. Le « pour » est un substitut de transcendance, c’est pourquoi il ne reste plus à l’Europe, comme seul mode d’être, afin de se dépasser, que l’obésité ontologique : je suis donc je gonfle, je gonfle donc je suis. « La grenouille devient une grosse grenouille alors qu’elle désirait devenir bœuf » [Serres, 1980, p. 127]. Bel idéal n’est-ce pas ? Et qui rend bien compte des déroutes constatées.

Non, l’Europe n’a jamais été enchantée, le problème est là : on n’enchante pas comme ça. On postule un charme qui doit être constamment « ranimé » on ne peut que  « perpétuer » un charme collectif. Il doit nous excéder. Il n’a aucun processus inchoatif identifiable. S’il nous dépasse ce n’est pas par une masse quantitative. Le charme est comme inscrit dans un temps mystique, in illo tempore, temps d’avant le temps. C’est un peu avec cette idée que flirtait Rémi Brague dans La voie romaine [Brague, 1992]. C’est aussi ce qu’on a voulu parfois raccrocher çà et là à la légende de Charlemagne. Mais « charme européen » y eut-il vraiment jamais ? Autour de quel élan, de quelle motivation séduisante ou enchanteresse, irrationnelle ou semi-consciente, peut-on rassembler ceux qui voudraient souscrire à la « rêverie » européenne ?

Pas plus que je ne pense une seconde que l’Europe soit « en panne » comme on s’est complu à le seriner de manière incantatoire, je ne pense pas que les réticences, refus et rejets doivent être qualifiés « d’échecs ». Ce type de vocables n’a d’autre but que de faire appel au proverbial sentiment de culpabilité des peuples occidentaux : leurs dirigeants (jadis l’Eglise, naguère les politiques, hier les maîtres d’industrie, aujourd’hui les maîtres des médias) prennent ou font prendre des décisions, pas toujours bonnes, et rejettent ensuite la faute sur les peuples qui ne seraient que de bien mauvaises chevilles ouvrières d’une sage et bonne gouvernance. « Profits individuels, dettes collectives » dit (plus que jamais) la Finance ; « La gloire pour les maîtres, la honte pour le peuple, chacun son travail » disent les euro-politiciens.
Ce n’est pas de honte qu’il devrait s’agir mais bien au contraire de fierté nationale, de fierté légitime de la part d’Etats dont les institutions ont permis au peuple, quoi qu’ait désiré l’élite gouvernante, de s’exprimer avec force. A quoi rimerait donc une consultation dont le oui serait la seule issue envisagée comme honorable ? Les deux réponses, le « oui » tout comme le « non » sont parfaitement légitimes ! Il est extrêmement choquant de devoir le rappeler. Le « non » est une vraie chance à saisir.

Il convient, pour mieux comprendre les enjeux, les mécanismes semi-conscients à l’œuvre dans les réponses négatives, de regarder le traité d’union non comme un simple outil fonctionnel, un socle institutionnel, ou un code déontologique … mais comme un pur symbole. Bien qu’ils aient lu le texte et se soient techniquement renseignés les peuples ont visé le symbole. A la manière de ces pierres sacrées qui, partout de par le monde, ne sont ni de simples pierres, ni une divinité désignée. Chacune est une « pierre sacrée en soi » qui pointe l’absence de ce qu’elle désigne avec force. C’est en tant qu’outil que les gouvernants ont approuvé le projet de traité constitutionnel, c’est en tant que symbole que les peuples l’ont réprouvé. Le référendum, l’enquête d’opinion (peu importe, en fait) ne s’adressait pas dans la tête des interrogés à la faculté politique parcellaire de l’individu, du « citoyen » ; elle a, au contraire, été vécue comme s’adressant à « l’homme complet » non compartimenté, selon l’expression de Marcel Mauss. Car il faut bien admettre ceci : l’Europe est une entité performative, j’en parle et elle naît. La langue anglaise possède le verbe to evoke qui rend parfaitement compte de cette opération : faire consister par la simple magie du verbe.

On oublie bien souvent la différence d’être, le fossé ontologique qui sépare  « élection » et « référendum » : ce dernier est l’occasion d’un saut total dans l’abstraction, on n’y approuve pas une personne plus ou moins tangible nantie de son histoire et de ses postures. Même en tant qu’emblème d’un parti une personne est autrement moins abstraite que la question posée lors d’un référendum. Le glissement ou la confusion entre les deux modes de consultation s’apparente aux substitutions de la magie : confusion de l’agent et des choses. La substitution est bien évidemment de l’ordre de la parole performative. La magie remplace le travail par la parole, la réalité par des images …  le traité d’union devait se substituer à l’Union. Il devait la faire. Or il ne l’a pas faite, il l’a défaite.

Marcel Mauss indique que si le prêtre est issu de et porté par la religion, le magicien, lui, ne naît pas de la magie car rien n’existe qui soit tel. Par contre, le magicien est le fruit de la « pensée magique collective » et sociale. Il est issu de l’opinion, non de la hiérarchie. Voilà qui peut être rapproché de l’histoire des Etats : ils sont nés d’un processus politique d’assertion de l’autorité, leur « image », a évolué de la force crainte vers un respect teinté d’estime pour atteindre plus tardivement l’organisation institutionnelle que l’on connaît. Serions-nous en train d’accéder à une nouvelle phase : celle de la résignation institutionnelle ?

Histoire des Etats bien différente de celle de la « chose » européenne, artefact froid, automatique, sans foi ni ferveur, bureaucratique et paperassière. L’Europe se conforme aux convergences d’opinions qui peuvent parfois s’appeler lobbies. Il s’y agit de parler de manière incantatoire pour faire advenir, pour agir sur les choses. Confusion de l’agent, des rites et des choses disait Marcel Mauss [Mauss, 1950]. Que dire d’autre de la consultation quant au projet de traité ? Sinon que la même confusion y a été pratiquée, mais en vain.
Autre puissante dérive pulsionnelle de notre objet européen et qui paralyse les imaginaires populaires : la tentation quantitative, évoquée plus haut comme seule modalité d’affiche du « vivre ». L’enflure, l’obésité, l’accumulation au nom du même, qui nie les différences, qui n’est qu’un emballement sot mû par la sidération, la fascination, le dogme, et non par le discernement, la visée ou le projet, et encore moins le goût de connaître « l’autre », le « voisin ».

L’Europe, objet rationnel, peut bien fonctionner pour les techniciens et enthousiasmer ceux que l’on accable, facilement, du quolibet de « technocrates » mais les peuples n’adhéreront, eux, qu’à un idéal de désir, d’amour qui les transporte. Or le traité n’y pourvoyait en rien. Pas d’éclat, pas de posture forte. C’est pourquoi en Europe « unionée », tout est perçu comme lenteur et grisaille, comme enfoncement inexorable dans l’obésité, à vingt-sept aujourd’hui, à combien demain ? Dans quel but ? Animés de quelles aspirations ? Avec quels partenaires ? Des peuples de moins en moins voisins, peu ou bien mal connus. Franchement y a-t-il là matière à embraser les imaginaires, à alimenter la ferveur d’un rêve européen ?  Non.
Europeans do not have a dream !

Pour qui voudrait sincèrement « sauver » l’Europe, il peut être urgent de (re-) lancer ces travaux en mythographie et en sémiologie, suggérés ici rapidement. L’Europe, comme une bonne partie de l’Occident, connaît une phase qui appelle la remythisation : en négliger les enjeux, méconnaître les processus pourrait nous coûter cher en termes d’identité et menacer l’équilibre même de nos sociétés.
Mais les réponses qu’apporteraient ces recherches seraient-elles du goût de tous ? Il est à craindre que non.

Renaud ZUPPINGER