L’identité est toujours affaire de représentations.

L’identité européenne, si tant est qu’une telle chose existe, ne fait pas exception.
Dans le cadre d’un tel séminaire nous sommes forcément contraints de privilégier certains types de représentations plutôt que d’autres :
celles, par exemple, qui manifestent le parti (parfois bien ambigu) que l’Europe a su tirer de sa diversité et de ses bouleversements :

- langues nombreuses mais d’origines communes pour la plupart,
- sur une superficie modeste qui permet, à toutes les époques,
- des relations en réseau au maillage serré ;

- donc des réseaux commerciaux, certes
- mais intellectuels aussi bien,
- où le latin cède vite la place à une longue tradition de traduction

- donc des traditions multiples malgré la pax romana
- mais la nécessaire gestion des biens et des personnes fait éclore des droits précis…
- au sein du « droit » ils constitueront à terme la panoplie des « droits de l’homme » …
- bien utiles en Europe, localement, … sauf
- qu’ils se parent vite de prétentions universelles ;

- naît ainsi en Europe un espace du droit et de l’esprit des lois à prétention universelle
- d’où partent les belliqueuses aventures coloniales que l’on sait

- d’où cette Europe des Lumières où, peu à peu, la science s’en vient à tromper la religion avec la philosophie,
- puis, de nos jours celle-ci, avec l’argent…
- qui, à son tour, in fine dans une course effrénée et nostalgique à la fois joue à cache cache avec le pouvoir

Ainsi l’Europe en sa diversité est un lieu d’éternel changement,
un lieu au dynamisme acharné
qui se démarque des cultures « statiques » et
devient cet Occident qui s’étend désormais hors d’Europe :
Occident à la « haute technicité » mais …
qui n’est que l’autre nom d’une « science sans conscience… » (« …n’est que ruine de l’âme. » – Rabelais)

L’Europe peut-elle encore lui redonner une âme, à cet Occident technicien ?
Pour cela il faut sérieusement se souvenir et « comprendre » :
c’est-à-dire « embrasser » du regard la complexité qu’est l’Europe
c’est « sa » caractéristique profonde : la complexité assumée –
malheur à elle si elle venait à la renier, à vouloir éteindre sa diversité.
L’Europe de l’histoire
Promontoire d’espoir de l’Eurasie :
Aboutissement des migrations et explorations au fil des millénaires l’Europe finis-terre, finistère,
elle est aussi un embarcadère.
Cette imagerie est encore vivace de nos jours.

Remarquer ceci : les blocs actuellement dynamiques sont aux extrémités du continent eurasiatique : Europe, Japon et extrême Orient ; et les blocs plus « somnolants » plus permanents aussi, bien sûr (on dira aussi sur place : « plus solides ») seront plutôt en son centre.

Remarquer aussi où sont localisées les idéologies/philosophies/pensées métaphysiques athées (marxismes et confusianisme par exemple) : aux mêmes extrémités.
Au centre : une forte rémanence du chamanisme et autres rapports directs et « magiques » (au sens noble) aux « forces » de l’univers, à ce que Rudolf Otto nomme « le numineux ».
Autour on trouvera les nombreuses religions au sens plus traditionnel du terme qu’elles soient mono ou polythéistes.
Le propre de l’Europe est sa capacité de changement.
De cette terminaison occidentale du « finisterre » est née l’idée d’Occident comme mode de pensée, de rapport au réel et à l’histoire
un rapport au temps qui de cyclique est devenu linéaire.
D’où le rôle du concept « progrès »
et donc de la technicité évolutive d’où cet « Occident » tire toute sa « supériorité ».

Cette caractéristique ayant, pour des raisons historiques, essaimé, elle est désormais neutralisée par sa propre généralisation à toute la planète. Il nous faut au XXIème siècle un effort mental pour affecter la notion de technicité à l’Occident – elle paraît à tout un chacun parfaitement mondiale donc universelle.

Car, foyer d’infection primaire des deux guerres mondiales, l’Europe a produit des essaimages :
cette diaspora des Européens est venue renforcer la diffusion de l’occidentalité
déjà amorcée … entre autres … lors des différentes périodes coloniales.

Anecdotiquement : si l’on voulait donner une cohérence culturelle à des jeux télévisés (eurovision etc) il ne serait pas inconvenent d’y réunir les pays les plus « occidentalisés » (ou civilisés à l’occidentale) de la planète indépendamment de leur emplacement géographique.

L’Europe du droit

Lieu de naissance des institutions qui pensent le collectif et non pas le particulier,
qui se soucient du général, du global et non du complexe,

Car l’Europe était et demeure perçue comme « trop » complexe.
L’Europe est cependant aujourd’hui comme hier conduite à gérer sa diversité.

Elle fut par conséquent le berceau de l’idée de démocratie (et de ses variantes utopiques),
c’est également le quartier général des colonisateurs les plus farouches :
mus par intérêt égoïste mais aussi par utopie d’une vague mission bienfaitrice …
parfois prétexte mais (ce serait bien trop simple) pas uniquement.

Sa fondation judéo-chrétienne aboutit à donner à l’homme et à ses droits un nouveau statut.
L’homme des droits est une sorte de nouvel Adam racheté par ses bonnes intentions.
Bonnes intentions dont il veut persuader tout l’univers.

Pourtant ce nouvel homme du droit sera longtemps incapable de tenir tête aux totalitarismes (*)
Totalitarismes qu’il a lui-même engendrés,
que la démocratie a installés le plus légalement du monde
qu’il soient flagrants ou sournois, bellicistes ou larvés.

D’où le jeu de balancier auquel s’adonnent les théoriciens de la démocratie entre légitimité et légalité
imposture et accalamation, illégitimité et illégalité.

(*) On relira l’ouvrage de H Arendt sur ce sujet

L’Europe des personnes

Individu vs personne
Se rappeler les deux manières contradictoires de procéder du bas vers le haut et inversement lorsqu’on interroge les parcours qui vont de l’humain individuel que l’on appellera plutôt « personne », aux structures politiques qui ont plus ou moins malgré lui organisé sa vie.
On se rappellera aussi l’opposition décisive entre inter-subjectivité réductrice et co-subjectivité ouverte et ample.
L’Europe des cultures
C’est l’Europe des croisements des rencontres et parfois des déplacements
lieu où les forces de cohésion suscitent cycliquement
malgré elles des forces de dissociation qui avivent les différences.

Ainsi Richelieu et Napoléon ont eu à triompher eusx aussi de forces centrifuges.
Plus près de nous, après le centralisme des Tsars le marteau-pilon soviétique a engendré un goût hystérique de la régionalité, de là l’explosion en mille et une diversités… minorités … identités …
Quelques exemples entre cent autres !
Ces cycles sont bien connus et rythment l’histoire de l’Eurasie.

Ils sont étroitement liés aux affrontements des « minorités culturelles » mais en fait il n’y a guère que cela, des minorités de toutes sortes.
Ce qui les excède et constitue une ou des « majorités » n’est qu’un artefact politique surimposé au réel de l’Européen.
L’Europe des traditions
Les traditions, on le sait, peuvent être contagieuses.
Au sein de l’Europe selon les cycles dont on vient de parler…
mais aussi de par le monde dans tous les essaimages.

Elles ont une vie et … une mort.
Elles sont caricaturées par les observateurs
récupérées à diverses fins puis « étudiées » ce qui n’arrange pas toujours les choses !
et enfin, interprétées par ceux qui les voient s’atténuer avec nostalgie.

En attendant ce qui sera leur vraie mort : à savoir les « revivals » redynamisations et autres eco-muséifications.

L’Europe des arts

L’Europe de par la qualité et la quantité des ses produits artistiques
est devenue très rapidement (société de la communication-spectacle aidant)
« LE » mythe fondateur de l’Occident
Elle en exprime tout l’ imaginaire … tant par ses philosophies que par sa fiction créative ou son rapport ambigu aux beaux arts déchirés entre patrimoine « rétroverti »
et reniement dynamique du passé au nom de la nouveauté révolutionnaire, du choc, de la surprise…
afin qu’au goût succède le dégoût qui devient goût à son tour et ainsi de suite…

Cela n’était pas le régime des rapports à l’art sur la planète jusqu’à ce que l’occident en provoque l’avènement.

Mais, on l’a dit, les représentations que l’Europe se donne visent toujours depuis bien longtemps à l’universalité
et, ce qui est plus étonnant, elles finissent par y parvenir.
Il n’est que de constater partout aujourd’hui cette inexplicable aspiration « universellement » partagée des élites (toutes cultures et origines confondues) à participer, à goûter au confort, aux modes de vie et d’enrichissement de l’Occident.
Pour ce qui est de leurs peuples, à ces « élites » c’est là une toute autre affaire cependant !

Mais comme toujours l’Europe est insatisfaite et éprise de changement. Elle pense et théorise ses frustrations et ses délires de progrès.
Elle met en perspective son devenir et ses motivations, ses doutes et ses craintes sont dépassées par des théories non plus de la « volonté » (arc-boutée contre ou sur quelque chose dans une négativité active dynamique ou passive aussi bien)
mais du « vouloir » (de pure positivité créative, dans la longueur de temps, la patience et l’ouverture)
et c’est là tout autre chose !

La philosophie, cette philosophie (*) est sans doute la production européenne qui, avec la technologie, creusa le plus le fossé entre l’occident et les civilisations statiques.

(*) Noter que lorsqu’on parle de « philosophies » indiennes ou orientales on commet un abus de langage… il s’agit de systèmes de pensée, de valeurs… mais pas du tout de la philosophie au sens européen du terme – il y aurait vraiment beaucoup à dire sur ces problèmes terminologiques. Il conviendrait de trouver un mot spécifique pour ces deux formes de l’exercice mental qui sont si radicalement différentes.

L’Europe du changement

En effet, l’Europe a eu des philosophies du changement…
ou de la révolution, elle a élaboré des techniques évolutives riches de progrès,
elle a engendré en son sein des hommes capables de lutter pour faire accepter de nouveaux savoirs.
Des techniques ou des savoirs perçus comme inacceptables, intolérables, capables de menacer outre les emplois, des siècles d’expérience et de savoir-faire éprouvés et donc réputés « bons ».

L’Europe a ébranlé la perception immédiate et le sens commun :
Découverte de l’infiniment grand ou petit télé/micro –scopes… le reste du monde savait faire des visées, et mesurer mais pas agrandir le petit ou « rapprocher » l’infiniment lointain.
Découverte de forces et flux invisibles – magnétisme et ondes radio électriques.
Mise à jour des pulsions et des états sub- ou in- conscients qui hypothèquent lourdement la notion de « pleine » responsabilité.

Nouveaux savoirs qui, outre les aspects liés à la condition matérielle des personnes,
ont profondément modifié les relations entre celles-ci – tantôt pour le meilleur tantôt pour le pire.

Les autres civilisations ne présentaient pas cette faculté de remise en question, cette aptitude au progrès, cette frénétique et permanente frustration, cette impatience au changement, voire à la révolution.
Si bien qu’aujourd’hui, dans son rapport aux techniques et trouvailles ocidentales le reste de la planète est constamment déchiré entre un rejet frénétique, terrifié et une fascination jalouse pour ces nouvelles donnes incessantes qui sont offertes à sa convoitise.
D’où ce spectacle de ballet, la chorégraphie de cette « love-hate relationship » que les cultures ou mieux les espaces géopolitiques présentent au spectateur depuis de nombreuses décennies maintenant.

L’Europe des biens

Le « progrès … mais avec quels « moyens ?
D’autant que cette fièvre occidentale du changement ne se fait pas sans « biscuits » :
il faut des matériaux et des moyens de toute nature …
Moyens que l’occident prend où il les trouve : dans les (pseudo ex-) « colonies » (pourquoi changer un nom qui décrit bien ce qu’il sy pratique ?)
De là l’immense poids des pressions politiques en accompagnement du spectacle de ballet évoqué à l’instant.
Bien sûr « pression politique » ne signifie pas toujours chantage économique ou menace militaire efective – il peut s’agir de la bien plus efficace « diplomatie économique ». Nous le savons bien et le lisons tous les jours dans les medias.

Il faut se souvenir, qu’à peine plus en amont, c’est par la gestion des biens et de l’énergie que s’est re-constituée une Europe dévastée au milieu du XXème siècle :
C’est pourquoi il n’est pas surprenant que l’esprit de la CECA soit toujours vivace, du Traité de Rome jusqu’au traité de Lisbonne.

Il est ridicule de feindre de trouver réaliste la propositon attribuée à J.Monnet auquel on fait dire en substance que si c’était à refaire il faudrait commencer par la culture.
L’Europe si elle converge ne peut le faire que par strict et « sordide » (?) intérêt matériel, matérialsite même, et ce quel que soit les dogmes affichés, les prétendus idéaux.
D’où une série de questions ou de remises en questions
Pourquoi le commerce est-il au centre de l’évolution de la pensée institutionnelle en Europe et ce depuis le Moyen Age?

Quel imaginaire, quel surplus d’âme y aurait-il dans un vastissime EEE ?
Quelle union, au-delà des 27 peut-on envisager pour l’Europe? Pour qui et pour quoi, et surtout contre qui et contre quoi?

Une mouvante « collection » semble, dans ce contexte, une bien meilleure posture que l’interrogation classique « fédération ou confédération? »

Enfin, pourquoi rêver un « projet politique » européen ?

par-delà le projet économique et technique (et ce aussi bien en 2010 que dans les années cinquante)
alors qu’on a assisté :

d’une part et au sens très large (plus large que la seule UE) à la « recomposition » de l’Europe et

d’autre part à l’instabilité croissante des marches, frontières, limites, européennes au sens étroit (UE et AELE)..

ou d’une manière plus technique à l’incohérence ad hoc de zones hors adéquation géographique stricte avec l’UE : zones Euro ou Schengen etc.

Les forces de cohésion (surtout quand elles sont vécues comme « imposées » par en haut) ne risquent-elles pas de susciter un nouveau goût excessif pour la différence,
une hystérie centrifuge de l’identité et de ses imaginaires : nationale, régionale, cantonale, tribale ?
Goût qui, poussé à l’extrême peut, dès demain, faire de tout pays européen un Liban ou une Yougoslavie.

Jusqu’à l’Europe elle-même, divisée, morcelée, clivée … comme au mauvais vieux temps des guierres incessantes.
N’est-il pas urgent de cesser d’étudier le vain objet de la construction européenne et de s’attacher à percevoir la décomposition de celle-ci qui, tel l’insecte en sa chrysalide – en situation « imago » comme disent les biologistes – redistribue la totalité de ses matériaux pour élaborer un tout nouveau métabolisme.
Au-delà de la métaphore, les groupes humains, et l’UE en est un, ont tous des phases de vie et des moments de régénerescence précédés par une déhiscence comme le fait la graine au coeur du gland ou de la noix, qui se débarasse sous terre de sa cosse ; renaissance précédée par une redistribution des éléments de base.

C’est sans doute à tous ces signes qu’il faut aujourd’hui accorder la plus extrême attention pour comprendre les rendez-vous de demain.

Désespérer ?

En attendant, désespérer du beau rêve européen ?
Non, pas tout de suite, car l’Europe pour s’oublier elle-même, elle et ses échecs, aime à se tourner vers les autres.
Sans doute ne s’adresse-t-elle pas au monde d’une seule voix et c’est tant mieux, il y encore là de la « pensée » de l’interrogation, du débat… elle s’invite, pas toujours explicitement conviée, à la table du monde.

Monde où elle entend jouer un rôle – ô pas n’importe quel rôle : celui de Jiminy Cricket(*) juché sur la tête de Pinocchio.

Europe en cours de déconstruction devenant peut-être, paradoxalement, la nouvelle « conscience de l’Occident » ?

(…à suivre)

(*) L’évocation faite ici de la distortion américaine infligée à une fable typiquement européenne est, je vous le confirme, parfaitement consciente et délibérée.

Texte issu de notes de cours donnés à l’IEE
Université Paris 8 entre 2000 et 2010