« Bulldozerisons » donc les désirs !

Les risques sont immenses. A ne pas avoir su lire correctement le sens du « non » par dogmatisme, paresse ou sottise on a pris le risque de poursuivre la « bulldozerisation » des désirs, des rêveries éveillées, des rêves moins conscients et des élans collectifs. A ne pas vouloir lire dans le « non » un véritable élan vers autre chose, à ne pas accepter là une positivité très riche, à ne pas avoir su entendre les aspirations à moins de technicité à plus de ferveur et de respect de … comment dire ? … de l’âme peut-être ? On a été dans le mur. L’Europe n’appliquera jamais le traité de Lisbonne, dût tel ou tel de ses Présidents semestriels trépigner de dépit. Il n’y pourront rien. Pas plus que les mensonges explicatifs ne changeront les opinions.

On a voulu expliquer les « non » néerlandais, français et irlandais par un repli frileux des peuples, une sorte de retour à une sorte de pensée « primitive », (le mot était voulu comme péjoratif alors). Il fallait en fait y voir la marque de cette « terreur de l’histoire » dont anthropologues et historiens montrent qu’elle est non pas associée à la pensée primitive qui est cyclique mais bien à la pensée linéaire, précisément parce qu’elle n’offre pas de retour réparateur en fin de cycle. La pensée primitive en acte, elle, aurait été optimiste. Elle aurait voté oui. On a également affirmé que l’Europe se repliait sur elle-même en tant que « club chrétien » (expression happée par les médias dans la bouche d’un politicien turc qui désirait afficher son mépris). L’Européen du « non » aurait été mû par une « mentalité religieuse » synonyme du refus de l’avenir … Ces propos appellent deux remarques :
D’abord, en quoi le fait de revendiquer une filiation et une culture la tête haute constituerait un refus de l’avenir ? En quoi, affirmer un ancrage identitaire dans le respect et la puissance d’un imaginaire non strictement fonctionnel serait-il rejeter l’avenir ? Bien au contraire c’est le garantir et le prémunir contre la sclérose.

Remarquons ensuite que, certes, l’Europe est profondément chrétienne. L’Europe est même si majoritairement chrétienne qu’elle n’en est plus consciente ; la preuve : l’athéisme (création européenne et belle exclusivité en vérité que ce gène hérité des Lumières) l’athéisme est profondément chrétien, il est arc-bouté sur la pensée chrétienne, au point de s’effondrer si le christianisme vient à s’étioler ici ou là comme on l’a vu dans l’extrême est européen. Or, rappelons-le tout de même, le christianisme est une des rares religions à inscrire explicitement l’histoire des hommes dans le plan de Dieu. Le quolibet voulu infâmant de « mentalité religieuse » gomme délibérément le fait que le christianisme est la seule religion constituée dans une temporalité linéaire car la seule à célébrer le souvenir d’un « départ » unique : naissance puis mort d’un sauveur qui fonde une nouvelle ère, d’un « initiateur de l’irréversibilité » [Girard, 1978]. Cet athéisme, profondément chrétien, issu des Lumières, est, hélas, une éthique et une philosophie pour les anges, impraticable par des humains, il s’appuie sur une capacité de dépassement de soi-même et une transcendance forte dont le caractère sacré (même caché) en fait  une téléologie humaniste. Il exige une force mentale surhumaine par trop difficile à vivre et finit par rendre tel ou tel avatar du christianisme infiniment plus souriant.

Au fond ce à quoi aspirent les peuples dans leur quête de pause, de repos après des siècles d’agressives affirmations d’identités réputées contradictoires, c’est à un répit, à une réflexion sensible capable d’assurer des pauses, d’arrêter les fuites en avant, de nuancer la précipitation quantitative, capable de « remises à plat », de phases de « régénération » et de « ressourcement ».

Les différents contre-sens commis au sujet des « non » procèdent d’une logique  quantitative, d’une soif d’accumulation d’objets institutionnels : nouveaux textes, nouveaux champs d’actions et d’interventions, nouveaux Etats. Toute forme de pause ou de ralentissement dans la course à l’obésité est vécue par les marathoniens de l’Europe comme une menace pour son équilibre avec une angoisse semblable à celle du cycliste mal aguerri qui tourne le guidon en tous sens pour préserver sa verticalité alors qu’il ralentit. On a abouti à une sacralisation des sous-ensembles, des gadgets, des commissions et sous-commissions, d’une panoplie surabondante en outils institutionnels, objets d’une quasi-liturgie dont la transparence n’est pas la qualité première et dont presse, groupements corporatistes et vulgum pecus déplorent le dogmatisme, le cynisme, la lenteur et surtout l’opacité. La multiplication de ces objets de rituel, « camouflage du sacré dans le profane », a dérouté, partout en Europe, l’imaginaire collectif. Remettons donc le sacré à sa place (et le profane aussi par voie de conséquence) et le souffle reviendra : les repères seront réinstaurés, ainsi que, curieusement, le goût et l’espoir en la chose commune.

Au-delà des propos hâtifs destinés à faire ratifier un texte plutôt mal ficelé, il y avait la place pour offrir des perspectives et des questionnements quant au désir et aux motivations des peuples-citoyens, quant à la perception de la supra-nationalité : tantôt étouffante tantôt déresponsabilisante, toujours inquiétante, jamais rassurante. On est bien loin de cette « rêverie du creux », rassurante et  chaleureuse de La Terre et les rêveries du repos [Bachelard, 1948]. Ce n’est pas non plus qu’il y ait une forme dynamique qui se soit donnée à percevoir, forte, au-dessus des nationalismes. C’est cette absence que les Britanniques viennent de mettre à profit pour justifier ce repli des plus inattendus : le retour à l’antique système de poids et mesures dit « imperial system » après sept ou huit années de tentatives (infructueuses) pour imposer le système métrique dans les transactions commerciales au quotidien. Car, finalement, c’est surtout un manque qui se donne à voir. Où est ce principe « d’imitation prestigieuse » et son « élément rassurant » dont parle Marcel Mauss, qui aurait pu être le moteur des sociétés prises dans le projet européen : en même temps que je vois le geste de l’autre identique au mien je sais détenir la vérité ? Comment se manifeste le « processus mimétique » (quels qu’en soient les aspects négatifs) d’un René Girard dans le rêve européen ?  La réponse n’est pas facile à donner. Il faudrait des élans, des rêves, des pulsions.

La réalité est plus grise. Contrairement à ce que l’on entend çà et là en guise d’explication il n’y a pas eu de « désenchantement ». Car d’ enchantement, il n’y eut jamais. A la place de cette déception (qui aurait au moins eu le mérite de postuler une attente identifiable en amont) il n’y a eu que tiédeur, puis désarroi, perte de repères, déroute, détresse. Pas d’attente signifie ici pas de projet associant mon imaginaire riche d’objets (au sens psychanalytique) et une adresse identifiée susceptible de me les fournir. Pas d’attente, pas d’adresse, pas d’objet, donc nous ne sommes plus dans l’ordre du « désir ». Peut-être sommes-nous, tels des bébés, dans celui de la « demande » :  la « demande » connaît une adresse certes mais ne possède pas d’objet particulier. Elle ne sait pas pour quoi elle est. Par contre elle sait contre quoi elle existe.