Des questions sans réponses

L’homme de tout temps sait qu’il ne sait pas puisqu’il se pose sans cesse des questions qui restent sans réponses.
Il apporte certaines réponses d’ordre expérimental – qu’il théorise en techniques, sciences : en savoir établi.
Il apporte aussi des réponses qu’il invente ou dont il n’a qu’une intuition – et auxquelles il faut croire.
L’homme détermine ainsi
du connu,
du connaissable encore inconnu et
de l’inconnaissable.

Il n’existe qu’une seule sorte d’imaginaire qu’il soit artistique, scientifique ou technique ou mystico-religieux

« Que faire du monde ? »

Il existe trois approches possibles pour traiter de la manière dont l’Homme répond à l’angoissante question : « Que faire du monde ? »
La magie, le religieux, la philosophie ne visent rien d’autre qu’une réponse à cette question.

Premier type :

Le monde est donné par Dieu ou les dieux.
Il est à vénérer et à accepter : à préserver et conserver en l’état à ce titre.
Ce qui détermine une vision de l’hitoire qui est cyclique et très ritualisée.

Deuxième type :

Le monde est offert (par Dieu ou les dieux – ou bien il est un « donné » de départ).
Offert, certes mais afin d’être modifié, adapté, exploité.
On le connaît alors par une histoire linéaire, une histoire du progrès.
On l’étudie par une histoire des sciences du savoir humain, une histoire de l’évolution de ses catégories mentales : une épistémologie.

Troisième type :

Le monde n’est que ce que l’homme en perçoit au travers de grilles constantes : archétypales.
Elles peuvent s’adapter certes mais les grandes structures sont dans la mémoire génétique de la race humaine.
On ne décrit jamais vraiment le monde mais on met en œuvre l’image de structures mentales individuelles ou collectives.

D’où trois discours scientifiques …

… pour « parler » de ces trois types de réponse :
L’histoire des religions et des croyances
L’histoire des sciences et techniques, des pré-sciences et savoir-faire divers
L’archétypologie (anthropolgie) – étude des constantes de l’imaginaire humain

La notion de mythe

Tout mythe, croyance, figure divine… reflète l’expérience du sacré et implique les notions d’être-signification-vérité.
Il correspond à l’aspiration constante et universelle de l’humanité à se donner l’illusion de comprendre.
Ainsi le mythe est-il aux deux bouts de l’imaginaire humain du réel :
d’une part il explique l’inexplicable ce qui résiste et demeure inconnu voire inconnaissable
d’autre part il pousse l’homme au progrés de ses connaissances et le stimule pour s’attaquer à l’inconnu « connaissable »

Le mythe se révèle être, ainsi, à cheval entre :

  • inné et acquis
  • naturel et culturel
  • sacré et prophane

Les mythes sont identifiés en tant que :

  • fondateurs : réponse aux questions des origines et en tant que moteurs de notre imaginaire (permanence de la race)
  • ancestraux : anciennes croyances, certitudes dépassées, obsolètes
  • contemporains : vérités toujours actives, vérités efficaces aujourd’hui (alors ce sont des moteurs de nos représentations du réel)

Une mythologie est l’étude des mythes et non la structuration d’une croyance.
Un mythe n’est pas une légende ordinaire.
C’est un récit, une « légende » explicative. Il fournit l’explication de l’origine de ce qui se constate aujourd’hui.
Si la légende est la forme primitive du roman, le mythe est la forme originelle et non éteinte de la philosophie

Le corpus

Notre réflexion pourra ainsi s’attacher à trois types de « faits », trois sortes d’ »élements de corpus » :

Des textes et articles, faits rapportés, objets communiqués, événements ou analyses d’événements : supports divers et textes…
Des faits de société ou des vérités, des « sens » que l’on donne au monde (donc des « idées » – des valeurs etc.) – qui ici se traduiront par des assertions que nous nous ferons un devoir de mettre en question… en doute… pour les contester, y revenir, les accepter ou les rejeter comme faux pb ou pb mal posés.
Des éléments historiques – politiques et religieux, philosophiques et artistiques … etc.

Le sens : éloge de l’ineffable

« Manageurs » d’objets culturels, vous allez travailler avec, autour, à propos de … ce qui n’est pas.
De ce qui n’existe que par un dialogue avec les imaginaires – la capacité à accepter « l’intentionnel » au sens de ce qu’entendait par là Roman Ingarden dans son célèbre ouvrage Das literarische Kunstwerk (de 1931- rééditions nombreuses).

Parce que
- ça n’est pas encore (créations authentiques en cours) ou
- ça n’est plus (patrimoine et conservation) ou …
- c’est immatériel : rien de ce qui fait l’art (hormis le medium support) n’est réel ou tangible en définitive.

Donc vous allez vous intéresser à
ce qui n’est pas strictement matériel,
ce qui excède l’immédiateté des cinq sens
et qui excède ainsi la sacro-sainte raison.

Vous allez donc, en quelque sorte, faire l’éloge de l’ineffable.

Sens et « culture »

Aujourd’hui, nous observons que « culture » désigne deux directions de manière strictement opposées :

la notion pointe vers industrie ou artisanat du divertissement, autrement dit vers la volatilité pure..
mais elle pointe aussi (de manière moins avouée peut-être) vers la permanence, la pérennité, la notoriété durable, la gloire et la postérité.

Ce 2ème trait permet de comprendre le statut que l’on donne au passé comme condition sine qua non du progrès : comme socle solide sur quoi le temps passe et apporte ses changements.

C’est pourquoi vouloir effacer la dette envers le passé, le patrimoine et la tradition équivaut finalement, aussi paradoxal que cela puisse paraître, à renoncer solennellement au progrès.
Cette attitude mentale n’est pas si rare qu’on le pense depuis la Renaissance (autoproclamée) (rappelons-nous les propos (malencontreux) de certains ministres de la culture du XXème siècle finissant).

… ce qui dans le réel n’est pas le réel : son sens

L’art est fait de réel mais pour désigner, pointer dans le réel ce qui n’est pas réel, à savoir le sens.
Impensable d’imaginer l’esprit humain fonctionnant sans la conviction qu’il y a quelque chose d’irréductiblement réel dans le monde dit Eliade (Histoire des croyances et des idées religieuses Cf bibliographie )
Mais impensable, également, poursuit-il, d’imaginer une conscience du monde qui ne donnerait pas une signification aux sensations, expériences, impulsions de l’homme.

Par ailleurs, de manière complémentaire, le sacré est ce qui est au-delà de l’immédiat. Il est cette différence sur quoi s’appuie ce qui est tangible.
« En somme le sacré est un élément dans la structure de la conscience et non un stade dans l’histoire de cette conscience.
… vivre en tant qu’être humain est en soi un acte religieux… » (Eliade HCIR t1 p7)
Donc question moderne : Entre sacré, art et culture quelles interactions ?

De là est née cette possibilité de sacralisation du réel le plus profane (parfois la quotidienneté même) opérée par le monde contemporain.

Idéologique

Barthes, souvent aimait à rappeler aussi ceci :
Est idéologique ce qui se fait passer pour fait de nature est n’est qu’un fait de culture qui ne s’assume pas comme tel.
Est idéologique ce qui procède des décisions humaines et se réclame de l’évidence, d’une « nature des choses ».
Est idéologique ce qui procède d’un système d’idée qui entend non seulement décrire le réel mais s’y substituer comme vérité ultime et incontestable.

Catégories de mythes contemporains : leurs « supports »

Objets concrets : occasions ou supports de mythes

Nous consommons des images d’objets avant même de consommer les objets
Se souvenir de R. Barthes et de ses « parcelles de francité » – comprenez le steack-frites.
De même :
Le fumeur est avant tout, un fumeur d’images – on ne commence jamais à fumer autrement que par conformisme et aspiration à réduire un décalage identitaire.
On ne consomme pas :
des yaourts mais des images de santé ou de minceur,
des crèmes de beauté mais de la pure beauté en pot ou en tube
de la lessive mais de la propreté en poudre en boule ou en… tube ou tuyau
de l’eau minérale mais de l’élimination des impuretés (de ces cochonneries que nous avalons sous formes d’images et de rêves là encoreà longueur de journée)
des produits (sains ou non) mais de la pureté, de la Nature etc.

Objets abstraits joker, « mana » ou passe-partout (les « universaux » de la philosophie) :

Nous avons pu commenter au cours certaines des facettes de ces universaux.
L’Etat, le Peuple, …
La Science, l’Histoire
Le Parti
L’Humanité (comme dans l’expression « crime contre l’Humanité »)
La race
La société
Le « bourgeois ! » ( en tant qu’insulte ou quolibet)
Le progrès social
Le progrès moral de l’humanité
Le corps
L’Homme ou la Femme (qui ne sont pas les hommes ou les femmes)
Le Must

Objets intellectuels

Quelques exemples :
La « communication » (voir plus loin sous Confusion – Technolâtrie-Communication)
La « structure »
L’illusion de la  » totalité » … et…
L’universalisme : ma vérité, mon axiologie, vaut pour tous les autres huamains (droits de l’Homme etc.)
De là des confusions d’objets intellectuels qui sont bien commodes, bien rodées et entretenues.

le tapage politique ou culturel n’est pas la culture ni la décision
le tapage médiatique sur l’honnêteté ou la rigueur n’est pas celle-ci
le tapage sur la création (artistique) et toutes les théories qui le nourrisent non seulement n’est pas la création, ni son encouragement, ni ses moyens, ni sa compréhension,
émission n’est pas communication (voir plus bas)

Observons aussi, par exemple, les dérives qui peuvent affecter les « sondages » d’opinion :
Exemple caricatural s’il en est : ce n’est pas parce que 60% des Français interrogés (selon quels critères ?) pensent que la classe politique est corrompue que 60% des politiciens sont corrompus (glissement-amalgame entendu sur France-Inter en nov. 99 puis repris sur France-Info).
En outre remarquer que ça ne veut même pas dire qu’il y ait une telle situation peu ou prou – ça ne renseigne que sur l’image que les interrogés se font, pas sur les faits.

Rappelons dans le même ordre d’idée qu’une injure ou une insulte ne renseigne que sur le locuteur et jamais sur l’objet du discours, le destinataire de l’insulte (cf. selon les catégories de Roman Jakobson la différence entre les fonctions émotive et conative – on y reviendra dans le cours sous « notions et concepts »).

Thématiques, champs d’applications, « mythèmes ».

Nos mythes, leurs modes et les idolâtries …

Combien de mythologies dans ces modes ou habitudes de penser ou de percevoir, de trouver « normal » ou « naturel »…
du travail et son emballement : le workoholism
de la pureté ou du naturel et ses excès : l’écolâtrie
du corps : physiolâtrie d’un corps toujours jeune et beau
du progrès : technolâtrie, scientisme pseudo-communication
de la compétition : jusqu’à la violence contre soi et les autres
de la marchandise : pensons au yield management où la production (l’offre) pilote la demande (le désir)
de la politique : avec les dérives gadgets de la politique spectacle
de l’homme-dieu : l’humanisme prenant les formes d’une nouvelle « religion »
de la misère « chic » : le look grunge, le tourisme en « poorland », stages de clochardisation …
la tyrannie du sérieux ou du faux frivole (ce qui est encore pire) selon les milieux
le business caritativo-humanitaire (sollicitude malsaine jamais désinteressée dès qu’elle est médiatisé) et le devoir d’ingérence
… et tant d’autres pratiques courantes dans lesquelles nous baignons au quotidien…

Valeurs( « morales ») qui seront remises en question:

La certitude
La légitimité
L’opposition bien-mal
La faute originelle
La responsabilité collective / La faute individuelle pure
Le rapport triple : savoir – plaisir – faute
Le temps
La valeur
La Nature

Oppositions perdues, oublis et confusion

Ainsi, il faut que des historiens insistent pour que l’on se souvienne que – quoi qu’en disent les professionnels de la désinformation-spectacle – pauvreté n’est pas misère qui n’est pas dénuement et que de la même manière rareté n’est pas disette qui n’est pas famine.
S’ajoutent de nombreux éléments au sein même de ces catégories opposées deux à deux – en vrac ou presque :
charité ou misère / spectacle
information / spectacle de fiction
travail / loisirs
travail / identité
devoirs / droits
amour / sexe
création / production
joie / bonheur
idée / expression
identité / vêtement
être / paraître
personnalité / propriété
originalité / retentissement et tapage
danger / aventure
etc.

C’est à l’intersection des deux ensembles, au point de contact que se fixe le parasite, auteur de confusion, parfois de culpabilité et c’est à partir de ce point qu’il développe un brouillard syncrétique : un brouillard brouillon qui gomme les polarités et plaide pour la totale équivalence de toutes choses et de toutes pratiques.
L’aboutissement est un large mélange où se mêle, sans qu’on ne puisse plus parvenir à les isoler, religion, philosophie, pouvoir, police, société, industrie, commerce, loisirs et politique. Certaines formes des marxismes en ont, entre autres totalitarismes, fourni un exemple. Les théocraties passées et contemporaines ont recours également à ce même typt de mécanisme.

Objets retenus pour l’étude mythographique et sémiologique

Quels objets sont retenus et etudiés et dans quel but ?
Par rapport à quelle typologie ?
Objets de la typologie utilisée dans « Confusion »

Trois types de sources

Objets critiqués et contestables
Documents qui contestent, exposent et dénoncent
Textes qui proposent, reconstruisent montrent autrement

Dans quel ordre les choisir ?

Les saisir comme ils viennent dans les rencontres ou comme l’actualité les fait surgir…
puis les inclure tôt ou tard dans cette typologie

Parce que

La perte des oppositions aboutit à un effacement (programmé) des repères donc à la confusion « voulue » (et partant, malveillante)

Et savoir que du relativisme (à la mode des bobos) maissent toutes les formes de totalitarismes qui fondent la terreur sur la répression des dérives que la confusion non seulement permet mais entretient voire approuve.

Leur nature – leur « valeur »

Ce sont
de mini-faits ou textes (plus ou moins brefs)
des opinions ou des humeurs

de grosses « hontes »
des scandales
des mensonges
et des masques ou paravent

des savoirs cachés :
donc des faits qui ne sont accessibles que par recoupement, déduction, réflexion
ou bien parce que l’on dispose d’une culture tehnique ou scientifique que le vulgum pecus ne possède pas.

des formes de servilité librement consentie, consensuelle
des soumissions-acceptations inapplicables, injustifiables, illégitimes

Mythes contemporains – autres facettes

Signe et chose :

Autre habitude (ou réflexe) « moderne » que de prendre le signe pour la chose qu’il désigne. « Quand le sage montre la lune, le sot regarde le doigt. »
La pub, pour simplifier un peu, ne fonctionne que grâce à cela
Certain scientisme nous invite également à toujours prendre la structure, le signe, le système pour la chose qu’ils manifestent ou organisent.
Exemples :
On pense « l’Etat » ou la « Nation » pour le peuple
Ou encore on pense et dit « le Peuple » et non pas les gens c’est-à-dire les vraies personnes qui existent …
Ou encore on dira « les Gens » alors qu’on pense à une « catégorie » voir même à Jacques Dupont ou à John Smith etc.
On reviendra sur ces aspects à propos des universaux.

L’œuf et la poule :

Nous avons été témoins de deux phases dans les interactions fortes des symboliques du rapport au pouvoir. :
1) le pouvoir comme instrument pour acquérir l’argent (les richesses et les privilèges)
2) puis l’argent comme moyen d’acheter l’accès au pouvoir (lequel devient porteur de privilèges)
Mais une autre phase pointe : celle du spectacle
… à se demander avec Guy Debord si les deux (argent et pouvoir), ne sont pas mis tous deux – en tant que moyens et non plus en tant que fins – au service du retentissement dans une fatale inversion des « valeurs ».
Consommateurs d’images nous sommes tous séduits par les « People » comme les abonnés à Voici, Gala et tant d’autes.

Mais disons le autrement (Soleil vert) :

Soleil Vert :

Tapage, intoxication, manipulation de l’opinion se substituent, disions-nous, à la chose représentée, la remplacent, la dérobent, l’escamotent puis enfin l’exterminent pour garder la parole, donc le pouvoir.
Nous sommes, simples citoyens, dans le cours de ce processus, représentés comme notre propre objet de consommation : nous sommes vendus à nous-mêmes un peu comme ces esclaves auxquels on permettait – quelle magnanimité ! – de « se racheter eux-mêmes » contre une somme colossale.

C’est ainsi que nous en sommes réduits ou conviés à … consommer notre propre imaginaire, c’est-à-dire, en fait nous-mêmes, ce que nous sommes à nous-mêmes. Ce que nous nous pensons être.

L’homme devient alors sa propre marchandise. Il est client et consommateur de lui-même.
C’est un peu déjà comme du « Soleil vert » du film du même nom..

Autre « habitude » : le consensus

Enfin un dernier exemlple de mythe puissant : le consensus.
Méfions-nous des consensus : ils procèdent trop souvent de la confusion
Il faut aussi savoir repérer au fond de soi-même les moments où l’on se soumet à la tyrannie du consensus par paresse, fatigue, lâcheté ou conformisme.